Trop peu, trop tard

Au tour du premier ministre du Canada, Jean Chrétien, hier, de se dissocier des conclusions de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui déconseille aux visiteurs de se rendre à Toronto. Dans un effort manifeste pour faire oublier son absence des dix derniers jours — le chef du pays était en vacances en République dominicaine lorsque la crise du syndrome aigu respiratoire sévère a atteint son apogée à Toronto —, M. Chrétien a promis de verser dix millions à une campagne de publicité visant à relancer le tourisme ontarien, déjà moribond. Et, geste à la fois symbolique et politique, il réunira mardi son cabinet non pas dans la capitale fédérale mais, exceptionnellement, à Toronto.

Cependant, ces initiatives n'effaceront pas le fait que M. Chrétien brillait par son absence lorsque les autorités médicales se débattaient avec le SRAS. Le premier ministre a beau dire qu'il était en contact permanent avec les gens de l'Ontario, la perception n'est pas la même. D'ailleurs, celle-ci n'est pas seule en cause. Une présence politique aux moments critiques rassure et a valeur de soutien pour ceux qui sont au front, soit, dans ce cas-ci, les responsables de la santé publique et les travailleurs de la santé. Mais ce n'a pas été le cas. À Toronto, d'ailleurs, ni le maire Mel Lastman ni le premier ministre Ernie Eves n'ont été très visibles depuis deux semaines. Hier, le premier ministre ontarien a brandi comme une grande victoire le fait d'avoir obtenu de l'OMS qu'elle réexamine le dossier torontois mardi, à la lumière des dernières mises à jour qui lui seront alors soumises. Il est clair que la situation à Toronto, qui semble désormais contrôlée, évolue dans une direction opposée à celle observée à Hong-Kong, où l'épidémie gagne chaque jour du terrain.

En 1998, les Québécois ont connu un drame collectif lors de la crise du verglas. Le premier ministre d'alors, Lucien Bouchard, avait annulé le voyage qu'il s'apprêtait à faire pour rencontrer la presse quotidiennement. Les retombées politiques ont bien entendu été considérables, mais le leadership politique a aussi permis aux Québécois en détresse de se sentir moins seuls. En revanche, lors des inondations qui avaient frappé Montréal en juillet 1987, le maire de l'époque, Jean Doré, avait commis une erreur de jugement en n'interrompant pas ses vacances.

Aujourd'hui, les Torontois se sentent victimes d'une injustice. L'avis de l'OMS ne fait pas l'unanimité, cela est clair. Ainsi, le Centre de contrôle des maladies infectieuses d'Atlanta ne partage pas le jugement sévère de l'OMS. Un premier ministre plus présent aurait-il pu empêcher ce verdict de l'OMS? Assurément non. Mais le rôle d'un leader est d'être présent aux moments difficiles, pas de jouer au golf, même si le cellulaire n'est jamais loin.