Isotopes - «Sexy», ce fiasco?

La décision du Canada de cesser la production d'isotopes médicaux, au moment où les spécialistes appréhendent une désastreuse pénurie, n'est rien que la conséquence attendue d'une suite de négligences, d'imprudences et de nonchalance. Quel gâchis!

Face à un fiasco dont il est en partie responsable, le premier ministre Stephen Harper baisse les bras. Il annonce que le Canada se retirera du marché de la production d'isotopes radioactifs, indispensables entre autres pour la détection de cancers autrement invisibles. Prenant l'allure fière d'un chef qui a un certain flair économique et qui voit cette aventure nucléaire coûter davantage qu'elle ne rapportera jamais, le premier ministre, en réalité, récolte les fruits de sa propre négligence.

Plus qu'une décision réfléchie, cette résolution tombée mercredi était inévitable. Le Canada n'avait d'autre choix que de renvoyer à un concurrent international la responsabilité d'être le premier producteur mondial d'isotopes. Le contexte est trouble: partout sur la planète, l'arrêt forcé du vieux réacteur ontarien de Chalk River cause de gravissimes problèmes en approvisionnement d'isotopes, une denrée rare à laquelle on trouve peu de substituts.

Alors que s'est jouée cette semaine une pénible crise politique autour de la légèreté d'une ministre (Lisa Raitt) et de son ex-attachée de presse (Jasmine McDonnell), se vit déjà dans les hôpitaux une réelle impasse: la disette prévue de ces fameux isotopes, nécessaires entre autres pour les tests diagnostiques de cancer et des interventions cardiaques, alarme les spécialistes en médecine nucléaire. Ceux-ci n'hésitent pas à parler de «catastrophe». Un désastre qui laisse en plan une quantité de malades démunis: pas de quoi faire un tableau «sexy», quoi qu'en ait pensé, même en privé et il y a de cela quelques mois, la ministre des Ressources naturelles, Mme Raitt.

La situation est d'autant plus grave qu'elle était appréhendée. Les experts n'ont pas manqué de le rappeler cette semaine, et ils ont mille fois raison: la faillite actuelle de l'approvisionnement en isotopes médicaux, géré par Énergie atomique du Canada ltée (EACL) sous l'oeil somnolent du gouvernement, est le résultat d'un manque de leadership et d'une grande négligence.

Les débats houleux cette semaine à la Chambre des communes, même l'émotion, si authentique fût-elle, d'une ministre repentante: tout ce bruit ne doit pas distraire des faux pas initiaux, qui sont à la source de la déroute actuelle. D'abord, le laisser-aller d'EACL, qui n'avait pas prévu un système de sécurité secondaire pour prévenir les manquements de son vieux réacteur (52 ans) de Chalk River. Puis, les retards dans la réalisation de travaux d'entretien, pourtant nécessaires vu le grand âge du réacteur.

Ensuite, le manque de jugement du gouvernement Harper qui, informé par l'agence de surveillance que Chalk River ne satisfaisait pas aux normes de sécurité, blâma la Commission canadienne de sûreté nucléaire plutôt que le premier responsable, sa société EACL, producteur et vendeur à la fois. Et encore, l'apparent relâchement

d'EACL, qui annonça l'abandon du projet de réacteurs de rechange Maple, pour cause de coûts trop élevés et de recul dans l'échéancier prévu. Un formidable échec, causé par l'apathie des premiers gestionnaires. Le premier ministre tire un trait sur l'aventure nucléaire, car apparemment cela rapporte peu. Cette finale en queue de poisson laisse des patients sur le carreau. Les victimes de ce mauvais spectacle ne sont donc pas dans les coulisses du théâtre politique. Elles errent bel et bien dans les limbes du système hospitalier.

machouinard@ledevoir.com

À voir en vidéo