Recherche universitaire - Cratère à l'université

Si une image vaut mille mots, ainsi que le veut l'adage, alors le départ fracassant de l'Université de Montréal d'une sommité en science vient peut-être illustrer froidement ce que la recherche canadienne risque de perdre si on l'encarcane.

Rafick Pierre Sékaly, éminent chercheur en immunologie, part pour un monde de recherche meilleur, à Port St. Lucy, en Floride. Le soleil y est plus chaud qu'à Montréal, certes, mais à l'ombre de ses laboratoires, le chercheur y doublera son enveloppe de recherche. Adieu, Université de Montréal.

Cette sortie de piste survient au moment où, sur la scène fédérale, le gouvernement de Stephen Harper est accusé d'indifférence pour ses compressions en recherche, une attitude qui contraste vivement avec les États-Unis de Barack Obama, où l'on déploie les milliards plutôt que de multiplier les discours creux.

Au Québec, les universités peinent à équilibrer leur budget — l'Université de Montréal fléchit sous le poids d'un déficit cumulé de... 153 millions, un véritable frein à son déploiement. La crise économique n'annonce aucune embellie.

Dans la cour d'à côté, l'Ontario de Dalton McGuinty a choisi d'investir massivement dans la recherche. Pour éviter d'être doublé sur son propre terrain, ce gouvernement a annoncé hier la création d'un fonds de 100 millions spécifiquement destiné à attirer et à retenir les meilleurs chercheurs en génomique, un autre domaine de pointe. Bien sûr, les stars ne courent pas les couloirs des universités. Mais dans des sphères comme la santé, la concurrence n'est pas une invention de l'esprit.

Peut-on blâmer M. Sékaly d'avoir enfin succombé à la sollicitation internationale? Non. L'UdeM, incapable de retenir sa vedette, perd toutefois beaucoup plus qu'une seule personnalité. Le Centre de recherche du CHUM où il travaille se vide avec lui de 25 de ses 40 chercheurs. Un vrai cratère! Combien de membres de cette équipe avaient été formés par le Québec, qui fondait en eux de réels espoirs?

Cette saignée illustre le fait que l'exode des cerveaux n'est pas qu'affaire de salaires, ni non plus de langue. Convoité par les meilleurs, le chercheur rêve d'un environnement de recherche idéal, de labos équipés, d'un soutien exemplaire pour l'équipe parfaite, de l'assurance d'une pérennité des fonds, d'une formule «tout inclus» quoi, qu'on ne pouvait plus, ici-bas, garantir.

Pendant que cette nouvelle tournait sur fond de commotion, un nouveau conseil fédéral — le Conseil des sciences, de la technologie et de l'innovation — publiait hier un premier rapport sur l'innovation. L'organisme indépendant, censé conseiller le gouvernement Harper, démarre bien mollement sa carrière: même si le contexte est aux compressions, il ne souffle pas un mot de la rareté des ressources, se contentant de dire qu'il est temps de «passer à la vitesse supérieure».

Interrogée par les journalistes, la principale de McGill, Heather Munroe-Blum, membre de ce conseil et également à la tête de la Conférence des recteurs du Québec, a indiqué hier que mieux valait ne pas «politiser le débat sur la science et la technologie». Erreur: l'occasion était belle de secouer les puces de ce gouvernement qui, pour «passer à la vitesse supérieure», a besoin de comprendre que d'autres avant lui manifestent un zèle et un empressement que bientôt, il sera simplement impossible d'égaler.

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machouinard@ledevoir.com

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