Protection de la jeunesse - Les enfants du silence

Pour chaque enfant délivré d'un enfer de négligence et de mauvais traitements, combien en restent prisonniers à cause du silence gêné de la communauté? Le soulagement des maux de la société ne peut plus reposer uniquement sur les épaules du gouvernement, mais doit plutôt interpeller la collectivité entière. Libérez le Dr Julien qui sommeille en vous.

On fait encore grand cas de cette crise financière qui bouscule les marchés et la population qui en dépend, mais certains ressacs font d'importants dommages dans le plus complet et destructeur des anonymats.

Ainsi, dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, où les difficultés des papetières frappent durement, le désarroi de certaines familles se vérifie par une hausse importante des signalements au Directeur de la protection de la jeunesse. Une augmentation de 13 % dans la région, de 22 % dans des zones comme Dolbeau ou Roberval, très directement visées par les remous économiques.

L'Association des centres jeunesse du Québec, qui faisait la semaine dernière sa tournée médiatique annuelle et s'est arrêtée au Devoir, est rarement porteuse de bonnes nouvelles. Elle craint notamment les effets pervers des perturbations économiques. Placés sous haute tension en raison de difficultés financières, des milieux familiaux à risque peuvent craquer, laissant derrière des enfances brisées.

Sur fond de tragédie familiale, des infanticides ont récemment alimenté la tribune, scandalisant à juste titre une population effarée par l'aboutissement aussi brutal de la détresse humaine. Combien de ces foyers visiblement en difficulté avaient reçu, espéré, sollicité de l'aide? Les responsables de la protection de la jeunesse s'inquiètent du silence qui enveloppe encore trop souvent des parents troublés, coupables dans leur misère de négliger des petits. Ils ont tout à fait raison.

Suffira-t-il à la collectivité de jeter les hauts cris devant une manchette pour qu'on la dise interpellée par la douleur des autres? Trop d'enfants souffrent encore du silence de leur milieu. Parallèlement, encore trop d'enseignants, d'infirmières, de policiers, de voisins, d'amis ou de membres de la famille hésitent avant de faire ce que pourtant la Loi sur la protection de la jeunesse commande à quiconque soupçonne que la sécurité ou le développement d'un mineur est compromis: prendre le téléphone et émettre à voix haute ce que l'on déplore en secret.

L'ombre de la négligence planait sur 66 % des enfants pris en charge par les directeurs de la protection de la jeunesse en 2008. Ils comptent d'ailleurs sur la communauté non seulement pour ouvrir un oeil attentif et compatissant, mais également pour participer à l'opération de protection de ces jeunes, dont une proportion se retrouve en centres jeunesse.

Quelques grands hommes et femmes ont compris que l'État seul ne pourra soulager l'infortune de ces familles. On pense bien sûr aux miracles du quotidien effectués par le réseau du pédiatre social Gilles Julien, lui-même doué pour guérir les cancers de l'âme, mais surtout pour convaincre les autres de l'y aider. On pense aussi à l'équipe du chercheur Michel Perron qui, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, a convaincu la communauté que le décrochage scolaire était l'affaire de tous, pas uniquement de l'école et des parents. On le sait: les poignées de mains là-bas ont amélioré la réussite scolaire. Au coeur de cette manière de faire repose un principe essentiel, qui nous ramène aux élans de fraternité qui coloraient les rapports sociaux au Québec il y a quelques décennies à peine: les enfants sont l'affaire de toute une société.

Que l'État ne s'y méprenne pas: cet appel à l'unité sociale ne l'affranchit d'aucune responsabilité à l'égard des services sociaux, qui devraient trôner parmi les priorités. Dans les centres jeunesse, où 45 % des jeunes qui y sont placés ont au moins un diagnostic de trouble de santé mentale, les ressources manquent. Au-delà des médicaments, qui ne peuvent guérir entièrement les malheurs de ces grands lacérés du coeur, les intervenants sont insuffisants pour entourer les jeunes, et éviter que l'isolement ne les mène au pire. Le problème de main-d'oeuvre est appelé à s'accentuer: au cours des cinq prochaines années, la moitié des 13 500 employés de ces centres névralgiques partiront à la retraite. Québec doit tenir compte de cette pénurie, ou il risque de s'exposer lui-même à des accusations de... négligence.

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