Registre des armes à feu - Ténacité mal placée

Suzanne Laplante-Edward appelle cela de l'arrogance. La mère d'Anne-Marie, une des 14 victimes de Polytechnique, a tout à fait raison. D'autres diraient que Stephen Harper a de la suite dans les idées. On décode surtout de l'acharnement, pistonné sur le mauvais bouton.

Alors que tant de dossiers capitaux s'empilent sur la table de travail, les conservateurs veulent une fois de plus saper le registre des armes à feu, mis en place après la tuerie de Polytechnique. Le projet de loi S-5 reprend une vieille obsession: supprimer l'enregistrement obligatoire des armes de chasse ou à canon long.

Hanté par les dossiers de sécurité, le parti de M. Harper croit davantage à la lutte contre les criminels qu'au contrôle exercé contre l'objet du crime. Faut-il le redire, avec exaspération? Le registre des armes à feu ne concerne même pas ces bandits, qui réussiront sournoisement à mettre la main sur du matériel meurtrier. Il vise plutôt les chasseurs et les sportifs qui doivent se procurer un permis, mais pestent contre l'inutilité, l'inefficacité et la bureaucratie lourde liées à l'enregistrement obligatoire de l'arme.

Que toutes ces «bonnes personnes», comme le disait hier Jean-Pierre Blackburn, ministre du Revenu, soient libérées de cette obligation! Personne n'empêche les amateurs de chasse ou de tir d'astiquer leur joujou; celui-ci doit tout simplement être fiché. Point à la ligne.

Les policiers ne cessent de vanter les mérites de ce registre. Les homicides commis avec des armes de chasse ont chuté. Les études ont démontré clairement que le simple fait de posséder une arme à la maison augmente les risques d'accident mortel ou encore de suicide. Comment, au nom du ras-le-bol bureaucratique, s'opposer encore à une démarche qui contribuerait à éviter quelques tragédies?

La réponse résonne depuis l'Ouest canadien, où les troupes conservatrices pactisent avec un puissant lobby partisan des armes. Non sans calcul politique, M. Harper a choisi de s'adresser aux membres du Sénat pour les convaincre des bienfaits de S-5, alors qu'un député conservateur agitait un projet de loi privé bien plus menaçant.

Ce glissement vers le Sénat, majoritairement libéral, et l'appel à un vote libre visent les troupes de Michael Ignatieff, qui semble ambivalent sur la portée du registre des armes à feu. Son coeur balance — et encore davantage la somme de ses appuis — entre le Québec, qui plaide pour un contrôle des armes encore plus fort, et l'Ouest, qui, au contraire, dénonce les restrictions inutiles.

Peu importe qui il vise, il serait déplorable que le Parti conservateur profite de la fragmentation des équipes politiques pour ouvrir la brèche qu'il espère sur cette question de sécurité. La virulence avec laquelle certains pourfendent le registre ne devrait ébranler personne, même pas M. Harper et ses fidèles. Après tout, cet acquis, gagné de chaude lutte, encourage un principe qui les rejoint tous: la prévention du crime.

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machouinard@ledevoir.com

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