Forum mondial de l'eau - Tout ne baigne pas

Un peu d’eau fraîche pour un jeune garçon de Colombo, au Sri Lanka, hier. En Turquie, les participants rassemblés au Forum mondial de l’eau n’ont pu s’entendre sur une déclaration établissant clairement que l’accès à l’eau potable et
Photo: Agence France-Presse (photo) Un peu d’eau fraîche pour un jeune garçon de Colombo, au Sri Lanka, hier. En Turquie, les participants rassemblés au Forum mondial de l’eau n’ont pu s’entendre sur une déclaration établissant clairement que l’accès à l’eau potable et

C'est hier à Istanbul que prenait fin le 5e Forum mondial de l'eau, réunissant 20 000 représentants politiques, gens d'affaires et activistes de 150 pays. Objectif de ce gigantesque happening: développer une politique internationale de gestion d'une ressource qui se raréfie en même temps qu'elle fait l'objet d'une demande croissante. Il y a beau y avoir urgence, cette politique n'est malheureusement qu'embryonnaire. Plus inquiétant encore est le fait que les décideurs commencent à peine à prendre acte de l'influence, pourtant décisive, des changements climatiques sur nos réserves d'eau douce et l'usage que nous en faisons.

On évalue que dans 20 ans près de la moitié de la population mondiale vivra dans des zones soumises à des «stress hydriques» importants, pour employer le langage d'un tout récent rapport de l'ONU, le plus exhaustif qu'ait produit à ce jour l'organisation onusienne à ce sujet. Le Québec, qui vit dans sa bulle, ne se sent pas menacé. Reste qu'à l'échelle mondiale, environ un milliard de personnes n'ont pas, à l'heure actuelle, accès à l'eau potable alors que, chaque année, l'eau de mauvaise qualité fait trois millions de morts. À défaut d'une prise de conscience radicale, la situation risque fort de s'aggraver, vu la triple pression du réchauffement climatique, de la pollution et de la croissance démographique. Les seuls besoins de l'agriculture, qui consomme déjà 70 % de l'eau douce disponible, faute de techniques d'irrigation plus vertes, vont également s'accroître afin de répondre à l'augmentation de la demande alimentaire et à l'accélération du recours aux biocarburants comme l'éthanol.

Or, la planète demeure pour ainsi dire les bras croisés devant les risques patents de dysfonctionnement. La part de l'aide internationale au développement consacrée à l'amélioration de l'approvisionnement en eau dans les pays pauvres et à l'accès à un système sanitaire décent ne dépasse pas 5 %. La démission des gouvernements occidentaux devant le développement agricole des pays en développement est du même ordre.

La planète reste ensuite les bras croisés dans la mesure où l'eau relève, toujours et encore, du seul pouvoir décisionnel des États. Cette approche est anachronique. Devant un horizon où la raréfaction et les pénuries aiguiseront inévitablement les tensions et les conflits, il y a consensus autour de la nécessité de coopérer à l'échelle supranationale. Mais rien n'est fait. Une convention internationale sur les fleuves partagés, qui définit des principes de gestion équitables, a bien été adoptée en 1997, mais n'a toujours pas été appliquée, faute d'un nombre suffisant de signataires...

Il existe dans le monde quelque 260 bassins fluviaux transfrontaliers, sans compter des centaines de nappes souterraines. À peine plus du tiers de ces bassins font l'objet d'une coopération interétatique. Là où il y a en principe coopération jouent dans les faits les rapports de force entre gouvernements. L'un des cas les plus connus est celui d'Israël qui puise son eau du Jourdain sur le dos des Palestiniens. En Asie, la Chine érige des barrages hydroélectriques sur le Mékong dont se plaint, en aval, le Vietnam qui en construit à son tour au détriment du Cambodge — sans états d'âme, d'autre part, pour le saccage des écosystèmes. Un autre cas exemplaire est celui des barrages construits par la Turquie sur le Tigre et l'Euphrate aux dépens de la Syrie et de l'Irak. Le différend entre les trois pays est vieux de 80 ans.

D'où l'importance que l'eau ne soit pas, de surcroît, réduite à une simple marchandise. Le Forum mondial de l'eau a eu à se défendre d'accusations de mercantilisme, pour avoir affiché une haïssable réticence à reconnaître l'eau comme un droit fondamental. La lutte contre la pauvreté soulève des défis bien trop immenses pour que cette ressource soit soumise à une étroite logique de rentabilité et de privatisation.

D'autres veulent croire que le sommet d'Istanbul a sonné le réveil de la communauté internationale en ce qui a trait à l'impact des changements climatiques sur la ressource et la façon dont nous l'exploitons. Aussi s'attendent-ils à ce que les questions liées à l'eau occupent une place prépondérante en décembre prochain au sommet international de Copenhague où doit être négocié le protocole qui succédera à celui de Kyoto. Espérons qu'ils ont vu juste. La fin du 5e Forum coïncidait hier avec la tenue de la Journée mondiale de l'eau. Une journée que l'ONU souligne depuis 1993. Tout est encore loin de baigner.

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