Décrochage scolaire - L'État décroché

Doit-on s'alarmer ou, au contraire, s'en régaler? Un — énième — rapport sur le décrochage au Québec propose un plan d'action qui, celui-là, n'émane pas des officines gouvernementales, mais bien de la société civile. Il faut le dire: cette initiative consacre l'échec de l'État.

Un autre rapport Ménard vient secouer le gouvernement Charest. L'actuel président de BMO Groupe Financier, L. Jacques Ménard, a jeté cette fois son dévolu sur l'abandon scolaire, qui touche encore le tiers des jeunes Québécois. Son rapport sur le financement du système de santé, commandé en 2004 par Québec, s'empoussière aujourd'hui sur les tablettes. Espérons que cet autre-là ne restera pas lettre morte.

Le Groupe d'action sur la persévérance et la réussite scolaires au Québec, présidé par M. Ménard, n'avance pas la recette miracle que certains attendent peut-être pour effacer le décrochage du portrait scolaire. Les auteurs ont effectué un honnête tour de la question, soit; mais leur plan de match suggère des solutions déjà tentées (mobilisation régionale, efforts en petite enfance, concentration sur les milieux défavorisés, etc.) autour d'un constat maintes fois martelé.

Non, l'originalité de ce rapport ne tient pas dans les propositions qu'il avance. Son caractère inédit relève plutôt entièrement de sa signature: née de l'inquiétude de citoyens las des éternels discours sur l'échec scolaire et des programmes creux lancés avec grand fracas politique, cette initiative a ceci de rafraîchissant qu'elle constitue une alerte venue du grand public. Hé ho! Pendant qu'on se perd en atermoiements, quelle catastrophe nationale sommes-nous en train de fricoter?

Surpris qu'un banquier souhaite faire de l'école une affaire de premier ordre, certains craindront une manoeuvre du privé pour noyauter les classes. Nous y voyons plutôt une critique cuisante à l'endroit de l'État, qui peine à améliorer de désolantes statistiques et brosse un avenir bien sombre à la jeunesse québécoise.

Il y eut pourtant (apparence) d'efforts: la page 18 du rapport étale sous forme de graphique coloré la quarantaine de programmes, services, initiatives, organismes voués, directement ou non, à combattre le décrochage. Alouette! La ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne, a précisé mardi que 841 millions sont investis chaque année pour contrer cette calamité, en sus des 2,4 milliards aux élèves en difficulté. Elle brandissait peut-être ces chiffres telle une cuirasse servant de défense; mais puisque, malgré cette somme, rien ne change, n'y a-t-il pas plutôt là une énormité embarrassante? À quoi bon tous ces dollars?

En 2002, une importante stratégie de lutte au décrochage, Agir autrement, avait été mise en branle par Québec, bardée de plusieurs millions. Misant sur un encadrement personnalisé, elle avait soulevé un furieux enthousiasme! Sept ans plus tard, et malgré les 40 millions consentis chaque année à ce programme, on ne sait rien de ses effets. Qu'on nous permette de soupçonner l'échec retentissant derrière le silence ministériel. Généralement, les bonnes nouvelles motivent la fanfare politique. En cas de revers, l'appareil se fige.

Le rapport Ménard a donc tout à fait raison de militer non seulement pour des cibles, mais aussi pour des outils de mesure destinés à évaluer la réussite de quelque plan d'action. En cette matière, le ministère de l'Éducation a par le passé lamentablement échoué, force est de l'admettre. Propulsée sans cette protection, la réforme de l'éducation souffre d'avancer sans repères. Agir autrement n'a jamais non plus reçu le bilan jadis promis, mais on continue de l'alimenter financièrement, comme s'il était la panacée.

L'initiative Ménard a beau être «citoyenne», elle ne passera jamais à l'histoire si un gouvernement, appuyé par la collectivité, n'en fait pas un objectif prioritaire, montrant que l'éducation est un objet à valoriser sans honte. Le premier ministre Jean Charest doit sous peu dévoiler une stratégie jeunesse, dont il a la responsabilité. Ce pourrait être l'occasion de faire la preuve que son gouvernement n'a pas l'intention de décrocher.

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