Les millions en prime - La grossièreté

Après avoir bénéficié d'une aide publique s'élevant à 170 milliards, voilà qu'on apprend que la compagnie d'assurances A.I.G vient d'accorder des millions en primes à des cadres et des employés. Tout naturellement, cette nouvelle a aiguisé la colère ressentie par les Américains et par le premier d'entre eux: Barack Obama.

Avant de formuler la moindre explication sur le sujet, si tant est qu'on y parvienne, on se doit d'observer un devoir de prévention envers l'ami lecteur tant cette histoire est aberrante, pour rester poli. Tenez-vous bien: les individus qui ont perçu 165 millions ces jours-ci et 55 millions en décembre sont ceux-là mêmes qui travaillaient pour, ou qui dirigeaient, façon de parler évidemment, la division de produits financiers ayant plombé les livres d'A.I.G. Pour reprendre le constat d'un sénateur, ces gens-là jouissent désormais d'une prime à l'incompétence.

Comment en est-on arrivé là? Comment se fait-il qu'on ait tordu le cou de la logique, qu'on ait sombré dans un océan d'irrationalité, qu'on ait rayé d'un trait de plume l'éthique de responsabilité au profit de la seule éthique de conviction? Comment est-il possible que les droits effectivement contenus dans le lien contractuel unissant ces employés à A.I.G aient préséance sur le bien public puisque sans le public ils pointeraient au chômage depuis septembre dernier?

Cette histoire bafouant tout effort d'entendement, on ne sait quoi répondre, si ce n'est que le lobby ayant milité pour le décloisonnement tous azimuts de la finance et de la rémunération sans cesse croissante et sans cesse prononcée peut se targuer d'avoir réussi sur toute la ligne, au risque de nous exposer à la pire dépression depuis celle des années 30. Parlons-en de la rémunération.

Selon une étude réalisée par deux économistes américains pour le National Bureau of Economic Research, les années 20 et la dernière décennie présentent un point commun sidérant: le salaire des p.-d.g. des établissements financiers était, hier comme aujourd'hui, de 30 à 50 % supérieur à celui des p.-d.g. des compagnies industrielles, des sociétés de services, etc. D'après Thomas Philippon, l'un des auteurs de l'étude, lorsqu'il y a équilibre entre l'économie dite réelle et le monde bancaire, de telles distorsions sont inexistantes.

Cela étant dit, on ne sera pas étonné que 83 % des Américains souhaitent que la Maison-Blanche et le Congrès balisent les politiques de rémunération. Ce souhait se confondant en fait avec l'exigence, on craint sérieusement un retour du populisme propre à compliquer la tâche d'Obama. En effet, pour ce dernier, le défi qui se dessine est le suivant: comment faire avaler à une forte majorité de citoyens très remontée contre tout ce qui ressemble à Wall Street la nécessité de prêter des milliards sans passer pour un avocat de Wall Street?

En attendant le sauvetage de telle ou telle autre banque par l'État, il faut espérer que l'offensive légale amorcée par le procureur de l'État de New York atteigne son but. Ce dernier estime qu'A.I.G. ayant été sous-capitalisée lorsque ces primes ont été décidées, les gens qui s'en sont mis plein les poches doivent rembourser. Rembourser et déguerpir au plus vite.

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