Inculpation de Béchir - La justice à l'envers

Pour la première fois dans son histoire, brève il est vrai, la Cour pénale internationale (CPI) vient d'inculper un chef d'État en exercice. Il s'agit évidemment du président soudanais Omar al-Béchir, reconnu coupable de crimes contre l'humanité et de crimes de guerre commis au Darfour, mais non de génocide comme l'aurait souhaité Luis Moreno Ocampo, le procureur de cette institution. Si le geste a été salué avec force par les ONG versées en droit de la personne, il a été l'objet de critiques formulées par des avocats de ces mêmes droits.

Ces derniers, à la lumière des faits exposés après l'annonce de la CPI et des déclarations entendues par les principaux acteurs de cette tragédie, pourraient bien avoir raison. Tout d'abord, à la grande différence de Slobodan Milosevic, l'ex-dictateur serbe, Béchir bénéficie de soutiens aussi influents que divers. Membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, la Russie et surtout la Chine, principal partenaire économique du Soudan, ont moqué la CPI. Autrement dit, sur ce flanc il ne faut pas s'attendre à une quelconque coopération avec la justice et encore moins à des sanctions même si c'est le désir manifesté par d'autres membres permanents du Conseil.

Ensuite, il y a l'Afrique. À peine la décision rendue, des dirigeants de nations de l'Union africaine (UA) ont crié à hue et à dia leur indignation. Mieux, certains d'entre eux ont adopté les mots et la posture de Béchir. À savoir que le mandat d'arrêt fait partie d'un complot ourdi par les États-Unis, le Royaume-Uni et à «100 % sioniste» pour détruire le Soudan. À noter que le Conseil de la paix — de la paix! — de l'UA a signifié son hostilité à l'égard de l'inculpation.

Enfin, il y a la Ligue arabe. Les messages envoyés jusqu'ici par cette organisation, reconnue pour la finesse de sa fibre démocratique, laissent entrevoir une suite identique à celle de l'UA. En effet, certains leaders ont repris eux aussi les mots employés par Béchir. Bref, à la Bourse des idées, la confection d'un complot occidental est en vogue.

Cela étant, les principales victimes de Béchir sont d'ores et déjà les premières victimes de cette volonté, pourtant fondée, de justice. En effet, Béchir s'est empressé de renvoyer les ONG présentes au Darfour. Avant de poursuivre, on se souviendra que, selon les chiffres de l'ONU, 300 000 personnes ont péri à la suite des exactions des troupes et milices dirigées par le jumeau politique soudanais de Robert Mugabe. Quoi d'autre? On compte près de trois millions de réfugiés, dont beaucoup au Tchad.

Ces ONG ayant plié bagage, tout un chacun s'attend à une prochaine crise humanitaire. Il se trouve en effet que les ONG présentes au Darfour assurent de 60 % à 80 % des besoins alimentaires. D'après les compilations d'Action contre la faim, pas moins de 450 000 personnes vont être privées de nourriture et d'eau. En un mot, la bonne et juste intention de la CPI s'est traduite, du moins dans l'immédiat, par plus d'un effet pervers.

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7 commentaires
  • Serge Charbonneau - Inscrit 7 mars 2009 02 h 48

    La vogue des complots, fiction ou réalité ?

    « À la Bourse des idées, la confection d'un complot occidental est en vogue. »

    Un «complot» occidental...
    Le complot est à la mode.

    Un terme, un mot: «complot» !

    L'Afrique versus l'Occident !
    Y a-t-il une réalité tout de même ?

    L'Afrique est «sous-développée», c'est un fait.
    Les pays les plus pauvres du monde s'y trouvent, c'est un fait, une réalité.
    Pourtant, l'Afrique est riche, très riche. Pétrole, diamant, minerai, métaux de toutes sortes, tout le monde sait, c'est un fait.
    L'Afrique est exploitée, c'est un fait. Est-ce un «complot» ?
    «Complot», quel mot! Complot ou pas, l'Afrique est honteusement exploitée, c'est une réalité, une vraie réalité. Honteusement exploitée, honteusement pauvre!

    Le racisme, l'esclavagisme, des fléaux qui ont rongé, qui ont indigné l'Afrique, il ne faut pas le nier. L'Occident, complot ou pas, appelez ça comme vous voudrez, l'Occident, les blancs de l'Occident, juge et condamnent l'Afrique et surtout, surtout continuent d'exploiter l'Afrique qui meurt de faim, de soif et de maladie.
    L'Occident a l'Afrique sous sa botte et continue de l'écraser.

    Je me souviens du discours sur la dette de Thomas Sankara, président du Burkina Faso au sommet d'Addis Abéba en Éthiopie, le 29 juillet 1987:

    http://www.seneweb.com/videos/video/66.php
    (à voir absolument)

    Il y exposait clairement le problème africain. Plus de vingt ans plus tard, le problème reste, je dirais, le même.
    « Chaque arme qu'un Africain achète, c'est contre un Africain »
    « Il faut acheter africain, il faut faire africain et faut vivre africain... »
    Un discours grandiose, d'un homme de coeur. Un grand Africain qui fut assassiné et dont l'assassin est toujours au pouvoir et l'Occident n'a jamais lancé aucun mandat d'arrêt contre lui.

    Un complot, un vrai, en bref:

    « Le 15 octobre 1987, à 16 heures, un commando formé par les hommes de Blaise Compaoré assassine, au Conseil de l'Entente, Thomas Sankara, ainsi que nombre de ses collaborateurs et gardes du corps.
    Sankara avait pris le pouvoir par un coup d'État le 4 août 1983, aidé en cela par Blaise Compaoré. Il s'était lancé dans une campagne contre la corruption, campagne symbolisée par le changement du nom du pays de Haute Volta en Burkina Faso ou « patrie des hommes intègres. »

    Hommes intègres, pour contrer la corruption en d'autres mots se défaire de ces rois-nègres au service de l'Occident, qui s'en mettent plein les poches.

    « En 86, le Burkina avait parrainé une résolution de l'ONU en faveur de l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Chirac, alors premier ministre écrivit à Aurillac, ministre de la Coopération : « Trop c'est trop. Il convient d'en tirer les conséquences et d'aller au-delà de ce que nous avions envisagé pour ce qui concerne la réduction de l'aide à ce pays pour 1987. » (Canard Enchaîné oct-nov 87, qui souligne l'hypocrisie des regrets de Chirac pour la mort de Sankara) »

    La réduction de l'aide au Burkina Faso... peut-on appeler cela un «complot» occidental ?
    Un pays qui survit à peine, dont les richesses sont exploitées par des intérêts étrangers et qui «réduit» son «aide» !

    «L'aide» à l'Afrique, ou le chantage de l'Afrique. Pensons au Zimbabwe que l'on fait mourir pour avoir la peau de son président qui ne s'est jamais mis à genoux devant le blanc. «Complot ?» Qui sait ?

    Complot, le terme dans ce cas précis est-il adéquat ?
    « Paris conditionnait l'octroi d'un prêt à la signature d'un accord avec le FMI (Claire Brisset Une nouvelle forme de mobilisation sociale au Burkina-Faso Monde Diplomatique mai 1987). »

    « Blaise Compaoré, son meilleur ami, l'a fait assassiner et a pris sa place. Il prétendit que Sankara voulait l'arrêter. Il dit avoir mis fin au « régime autocratique » de Sankara. Compaoré serait lié par sa femme, nièce de Houphouet-Boigny, aux milieux d'affaires ivoiriens (José-Alain Fralon Le Monde 27/10/87). »

    http://pagesperso-orange.fr/jacques.morel67/ccfo/c

    http://www.linter-ci.com/article.php3?id_article=1

    Complot ! Est-il déplacé de parler de complot ?

    « Nous avons tué Thomas Sankara, il n'y a rien eu, nous avons abattu Norbert Zongo [journaliste burkinabé d'opposition tué en 1998], il n'y a rien eu. Toi aussi ton tour n'est pas assez loin ».Voilà le genre de menaces qu'ont reçues deux membres du Collectif international Sankara 2007, dont le musicien burkinabe et animateur de radio Sama Karim, plus connu sous le nom Sams'K Le Jah (http://www.samsklejah.com). »

    http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2007-05-18

    http://www.newafrika.org/IMG/pdf/liberateur_octobr

    Il y a quelques mois, le 28 octobre 2008, le Prince Johnson (prince est un titre donné au Liberia qui signifie plutôt Monsieur que Prince au sens de sang royal), fit des révélations au micro de RFI.
    Le Prince Johnson est sénateur au congrès du Liberia et ancien mercenaire qui, aux côtés de Charles Taylor.

    « Pour la première fois depuis son passage spectaculaire devant la commission Vérité et réconciliation le 29 août, Prince Johnson, l'ancien chef rebelle libérien, a donné des détails sur son rôle dans la mort du président burkinabé, tué en octobre 1987. »

    «La mort de Sankara aurait été décidée par son bras droit et successeur, l'actuel numéro Un burkinabé Blaise Compaoré, avec l'aval du président ivoirien de l'époque, Félix Houphouët-Boigny.
    ...
    « La seule option pour notre formation, rester au Burkina puis aller en Libye, était de répondre positivement à la requête de Blaise, c'est-à-dire se débarrasser de Thomas Sankara qui était contre notre présence au Burkina ».

    A la question de savoir s'il a été facile de se débarrasser de Thomas Sankara, Prince Johnson répond que le vrai maître des lieux à cette époque-là était plutôt l'actuel président : «Franchement, Sankara n'était qu'un chef cérémonial, c'est Blaise Compaoré qui contrôlait tout, les casernes et la garde présidentielle donc il était très facile de s'infiltrer».

    Prince Johnson est allé plus loin en citant le nom de l'ancien président ivoirien, Félix Houphouët Boigny : «Il voulait la chute de Sankara pour que nous puissions suivre notre formation et retourner au Liberia pour tuer Doe (Samuel K. Doe, président du Liberia à cette époque, NDLR) parce que Doe a tué son beau-fils, William Tolbert junior... »

    http://fr.allafrica.com/stories/200810280852.html


    « COMPLOT » Ici, je crois que le terme se précise.

    L'Occident a-t-elle fait des complots en Afrique ?
    En creusant, on a bien l'impression que oui. Ce qui donne, en quelque sorte, raison, en bonne partie, à al-Béchir qui accuse l'Occident de complot.

    La suite du «complot»:

    Devant la Commission vérité et réconciliation du Liberia (affaire Charles Taylor) (la commission rendra son rapport final en juin 2009)

    «Les États-Unis avaient secrètement libéré de prison Charles Taylor dans les années 80 pour qu'il aille renverser le président Samuel Doe à Monrovia, a affirmé l'ex-chef de guerre libérien Prince Johnson, devant la Commission Vérité et Réconciliation (TRC) du Liberia.
    Charles Taylor ne s'est pas évadé de prison. Il a été libéré (par les Américains) dans le but de venir au Liberia pour nous aider à nous défaire d'un régime dictatorial", a indiqué mardi Prince Johnson, ancien allié de M. Taylor et ancien sénateur libérien, devant la
    Commission.. »

    « Prince Johnson a également expliqué que Charles Taylor, après son retour en Afrique, s'était rendu au Burkina Faso pour y entraîner ses troupes rebelles et avait alors été sollicité pour participer au renversement du président burkinabè, Thomas Sankara, en 1987.

    "Quand nous avons été là-bas (au Burkina Faso), on nous a dit que nous serions arrêtés si nous ne coopérions pas pour renverser Sankara parce qu'il était opposé à notre plan (pour renverser Doe). On nous a demandé de rejoindre une unité spéciale des armées burkinabé pour le destituer. C'est comme ça que Thomas Sankara a été renversé", a-t-il dit.

    L'ancien chef de guerre libérien n'a pas précisé quels étaient les commanditaires des actions contre M. Sankara, tué en octobre 1987 dans un coup d'État dirigé par l'actuel président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, dont on a souvent dit qu'il avait fourni des armes à M. Taylor dans les années 90.

    Le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) juge actuellement Charles Taylor pour crimes de guerre et crimes contre l'Humanité durant la guerre civile qui a déchiré la Sierra Leone de 1991 à 2001, faisant 120.000 morts. Le procès a été délocalisé à La Haye pour des raisons de sécurité.

    http://regardscroises.ivoire-blog.com/archive/2008

    http://www.evenement-bf.net/pages/dossier_1_151.ht

    Il y a bien des "mystères". Il y a aussi des «complots».
    Pas facile de faire la part des choses, mais une chose est sûre, l'Afrique s'est fait exploitée et se fait encore exploitée.
    Ceux qui sont des assassins et qui coopèrent avec les «intérêts étrangers» ne sont pas importunés, tandis que ceux qui sont «moins coopératifs» avec l'Occident, sont harcelés, renversés, assassinés. L'Histoire africaine regorge de complots.

    Alors, lorsque al-Béchir parle de complot... qui sait?
    L'Histoire est troublante!

    « à la Bourse des idées, la confection d'un complot occidental est en vogue. »
    On peut se laisser la tête dans le sable et continuer de se lécher le lustre du sans taches de l'Occident, si on creuse un peu, on a l'impression qu'on fait, un peu, tout de même, un peu hypocrite.

    Au plus grand plaisir de l'Occident Béchir s'est empressé de renvoyer les ONG présentes au Darfour. Le Darfour souffrira encore plus et l'Occident pourra ainsi accentuer l'image de méchant du président. Un président, bien sûr qui n'est pas sans tache lui non plus, mais qu'on va allègrement aider à devenir un monstre, comme on a fait avec Mugabe.

    L'effet pervers causé par la CPI était prévisible. Quiconque connaît le moindrement la psychologie humaine pouvait prévoir cette réaction. De plus, les infiltrations d'ONG par des services d'ingérence et de déstabilisation politique ne sont pas des inventions. Plusieurs documents prouvent ces manoeuvres.

    Il n'y a aucune surprise à la réaction d'al-Béchir. C'était prévisible et souhaité.
    Dans les semaines qui viennent, nous aurons le décompte croissant des victimes d'al-Béchir (sic).


    Serge Charbonneau
    Québec

  • Jacques Francis - Inscrit 7 mars 2009 10 h 05

    Han ? Le Zimbabwe, le Soudan ?

    Les situations au Soudan et au Zimbabwe sont très différentes. Ce rapprochement, démagogique, me fait penser au discours du maire de Québec Régis Labaume devant les jeunes de Valcartier qui s'en allaient combattre "la barbarie" en Afghanistan.
    Dans un conflit, il y a des protagonistes et, même si comme vous manifestement, je ne connais pas très bien ce conflit, je sais que des leaders rebelles noirs sont aussi inculpés par la CPI.
    Vous devriez éviter dans vos éditoriaux de présenter des acteurs comme l'UA sans mentionner les nuances faisant en sorte qu'ils rechignent devant le messianisme de puissances occidentales. Votre commentaire manichéen n'explique rien, et en plus vos sources d'information ne m'apparaissent pas très diversifiées...

  • Daniel Creusot - Abonné 7 mars 2009 11 h 15

    Le pavage de l'enfer

    Analyse parfaite. Comme un général bien à l'abri loin du front et du feu, les bonnes consciences de tous ordres rêvent de victoire et d'un monde (presque) parfait. À l'abri des sociétés démocratiques et de leurs valeurs humanistes et -si possible- laïques, les bonnes consciences allument des incendies meurtriers irresponsables. Les caricatures de Mahomet ont provoqué des dizaines de morts dans des pays musulmans, qu'importe, on a dénoncé dans le confort de son salon, l'immonde philosophie des extrémistes musulmans. (qu'il faut dénoncer, mais sans pour autant provoquer la fureur et la mort dans des pays qui ne nous intéressent que par les catastrophes). Des milliers de Soudanais vont pâtir de ce jugement inapplicable. Je me répète chaque jour, sans pour autant en tenir compte parfaitement -c'est pas facile- cette citation de Nietzsche :" le pire ennemi de la vérité ce n'est pas le mensonge mais la certitude".

  • Brun Bernard - Inscrit 7 mars 2009 11 h 22

    @ encore à M Charbonneau.

    Ce qui est con, c'est que vous n'êtes pas payé pour écrire des choses intéressantes et objectives dans vos commentaires et que les pseudo-journalistes eux le sont mais pour dire des choses vides. Cherchez l'erreur. Merci pour votre commentaire. La Chine arrive pour changer tout ça, non? Voyez le Sénégal, ils commencent à fourguer le français aux bécosses et ils apprennent le mandarin en mangeant de la mandarine du mexique...

  • Pierre Rousseau - Abonné 7 mars 2009 12 h 39

    Néo-colonialisme?

    La CPI peut facilement être perçue comme un instrument de néo-colonialisme aux mains des puissances occidentales. En matière de règlement des conflits inter-ethniques, la voie judiciaire mène souvent à un cul-de-sac et à l'intensification des conflits. Les puissances occidentales, surtout les USA et les pays de droit de Common Law, tentent de faire pencher la balance de la justice internationale vers un système contradictoire, comme on le connaît ici au Canada, alors que bien des pays d'Afrique et d'Asie ont des modes de règlement des différends basés sur la collectivité et sur une approche réparatrice. Dans ce contexte, la CPI impose une justice internationale de type punitif qui risque non seulement d'exacerber le conflit mais, en plus, d'être non pertinente aux populations que l'on voudrait aider.

    En fait, c'est un prétexte pour ne rien faire sur le front du maintien de la paix au Darfour: on va poursuivre Béchir devant la CPI, donc on fait quelque chose pour les victimes de ce terrible conflit et ça constitue une excuse pour éluder nos responsabilités internationales en matière de maintien de la paix dans cette région. Il n'est pas question de fermer les yeux sur les crimes commis par Béchir et ses sbires mais plutôt de gérer ce conflit avec des moyens qui puissent effectivement atténuer les souffrances des populations civiles et qui soient vraiment efficaces au lieu d'être des coups d'épée dans l'eau.