Lettre au ministre du Patrimoine - S'incliner ou s'entêter

Monsieur Moore,

Dans votre grand livre des convenances politiques, où donc est-il écrit qu'un ministre ne peut renverser une de ses propres décisions lorsque tout indique que sa stratégie est invalide?

Depuis des mois des voix s'élèvent, à juste titre, pour dénoncer le choix de votre gouvernement de mettre en veilleuse le rayonnement à l'étranger d'artistes canadiens en gommant des programmes d'aide aux tournées tels ProM'art et Routes commerciales.

Dans cette même colonne a-t-on plus d'une fois défendu les protestations du milieu culturel et associé vos pénibles rengaines sur le «gaspillage» et l'«efficacité» à une démagogie lassante, voire à un certain mépris pour une culture qui vous est inconnue plus qu'elle ne vous ennuie.

Après des semaines de désaveu national, voilà que sur la scène internationale on s'inquiète de vos manoeuvres. On déplore leur arbitraire. On s'attriste de leurs conséquences néfastes. Des diffuseurs de nombreux pays prient votre gouvernement de rétablir le soutien à la diffusion de votre propre culture, ainsi que Le Devoir le révèle aujourd'hui. Rapporté hier en nos pages, le sauvetage d'une tournée de La La La Human Steps par un diffuseur italien entêté ne serait — hélas! — que la triste pointe de l'iceberg, un cas connu parmi des dizaines d'autres restés anonymes par crainte d'aggraver leur disgrâce financière.

Monsieur le Ministre, faudra-t-il la condamnation étrangère pour percer votre cuirasse d'indifférence? L'opprobre dont vous êtes couvert provient désormais d'un ailleurs qui tempête et qui s'agite pour vous convaincre que les compagnies et leurs artistes valent entièrement le retour de malheureux petits millions dans la cagnotte. Honteux!

De grâce, cessez de vous réfugier derrière le discours vaporeux du politicien qui s'entête. Ce n'est pas dénigrer l'impact de vos derniers investissements, qui assurément contentent une portion du milieu culturel, que de souligner au trait rouge qu'ils sont insuffisants.

Sans compter, Monsieur le Ministre, que vous avez dangereusement prêté le flanc en défendant les Prix du Canada pour les arts et la créativité. Soutenus par 25 millions de dollars — contre les 7 millions liés aux tournées mises en péril —, ces prix qui récompenseront des artistes d'ailleurs venus s'illustrer ici dévoilent un boiteux ordre des priorités! Il s'agit en outre d'un pénible affront pour des compagnies culturelles dont la survie est menacée.

L'action politique, Monsieur le Ministre, devrait être guidée par une certaine noblesse qui n'interdit en rien les retours en arrière, l'admission de certains errements, la promesse d'une analyse sérieuse, le versement d'une aide temporaire le temps de trouver un substitut aux programmes déchus. Elle commande surtout des égards envers une culture apparemment mieux acclamée ailleurs qu'ici-bas.

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