Bonus aux dirigeants - Dollar et caviar

Pour des millions de salariés et de retraités, l'année 2008 aura été financièrement catastrophique. Et ce, parce que des banquiers ont joué plus souvent au yoyo qu'ils n'ont observé les dix commandements de la gestion prudente du risque. Tout un chacun sait que sans les secours consentis par le gouvernement américain, Wall Street aurait sombré corps et biens. En guise de reconnaissance, ces banquiers n'ont rien trouvé de mieux que de s'allouer des milliards en bonus. Bref, le dirigeant empoche, l'employé écope.

Malgré des pertes dépassant largement le mille milliards de dollars, malgré une réduction à la portion congrue de la valeur respective de Bank of America, Citigroup, Merrill Lynch et consorts, les dirigeants de ces établissements, des dirigeants qui ont présidé à la décadence économique de leurs entreprises, se sont accordé des bonus excédant les 18 milliards. Troublant? Non! Violent et outrageant simultanément.

Selon les chiffres communiqués ces jours-ci par le contrôleur de l'État de New York, le montant accordé en 2008 avoisine plus ou moins celui enregistré en 2004. La différence? Il y a quatre ans, l'indice Dow Jones volait au-dessus des 10 000 points alors qu'aujourd'hui il frôle les 8 000 points. Toujours est-il que ces malfrats en cravate ont poussé le culot jusqu'à justifier un fait qui est en fait totalement amoral. D'après eux, il faut récompenser la performance pour mieux garder les meilleurs.

De tous les cas évoqués par le contrôleur de l'État, celui de Merrill Lynch retient particulièrement l'attention. La raison en est simple. Alors président de cette société autrefois florissante, John Thain a devancé le paiement de bonus afin que cette opération soit accomplie avant que Bank of America ne fasse l'acquisition de Merrill. Scène deux: une fois propriétaire de Merrill, Bank of America apprend que les pertes du quatrième trimestre de celle-ci s'élèvent à 15 milliards. Scène trois: Bank of America se voit dans l'obligation de contracter un autre prêt auprès du gouvernement.

Si le présent cas suscite la curiosité, notamment du procureur général de l'État, qui a d'ailleurs convoqué les membres de la haute direction de Merrill, c'est qu'on craint ici et là qu'une partie des sommes que Washington a mises à leur disposition soit allée au bonus. Chose certaine, rétrospectivement, on observe qu'en refusant de baliser davantage l'usage des milliards portant l'empreinte de l'État, l'ex-secrétaire au Trésor, Harry Paulson, a favorisé indirectement la gabegie.

On se souviendra qu'au début de l'automne, Washington avait décidé de mettre 750 milliards à la disposition des banquiers, avec l'espoir que la circulation de capital soit décrispée. On se souviendra également qu'entre septembre 2007 et septembre 2008, la Réserve fédérale a injecté des milliards dans la machine en plus d'abaisser à plusieurs reprises le loyer de l'argent. Aujourd'hui, on réalise que si le pire a été évité, soit une dégringolade de Wall Street analogue à celle de février 1929, l'évolution des cours n'en est pas moins toujours brutale.

Or, s'il en est ainsi, c'est tout bonnement parce que des banquiers ont utilisé les prêts de l'État pour la réalisation d'acquisitions et de fusions et pour l'empochement de bonus caviardés par des revers de fortune, davantage que pour la reprise de l'activité entre établissements financiers et entre ces derniers et les entreprises. Que des gens estiment qu'il est dans l'ordre des choses d'encaisser des milliards alors qu'ils ont mis en relief leur incompétence relève bien évidemment de l'amoralité.

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