Alumineries - On nous manipule !

La fermeture définitive de l'usine Alcan de Beauharnois privera 220 ouvriers de leur gagne-pain, ce qui constitue un drame en soi. Mais ce qui vient aggraver la situation, c'est le sentiment que nous avons tous, travailleurs, citoyens ordinaires et même nous, journalistes, de faire l'objet d'une manipulation grossière et constante de la part de ceux que nous avons élus pour nous représenter.

Lorsque le gouvernement Charest a annoncé qu'une entente était intervenue avec la multinationale Alcan — devenue Rio Tinto Alcan (RTA) — pour la construction d'une usine

pilote et l'agrandissement d'une autre, en

décembre 2006, les journalistes ont reçu un dossier de presse juste assez détaillé pour faire le travail qu'on attendait d'eux. Fiches techniques, données financières, tableaux de disponibilité de l'électricité du côté d'Hydro-Québec... enfin, ce qu'il faut pour jouer docilement un rôle d'agent de relations publiques, mais pas celui de journaliste. Le contrat étant gardé secret, impossible d'en faire davantage, impossible de dire s'il s'agissait d'une bonne ou d'une mauvaise affaire pour le Québec.

Ce qu'on vient d'apprendre à la dure, comme toujours lorsqu'il est question de tels contrats, c'est que l'entente intervenue entre le gouvernement et Alcan comporte une clause dite «catastrophe» dont le contenu aurait pourtant très bien pu être divulgué sans nuire aux activités de l'entreprise. C'est cette clause que RTA vient d'invoquer pour se soustraire à l'obligation de maintenir ouverte l'usine de Beauharnois jusqu'en 2010. Si le prix mondial de l'aluminium tombe sous un certain seuil, serait-il écrit dans le contrat, RTA peut réduire sa capacité de production en deçà de ses engagements initiaux.

Qu'on nous comprenne bien: il fallait en venir un jour à cette fermeture des cuves Söderberg de Beauharnois. Cette technologie est depuis longtemps dépassée; elle consomme beaucoup trop d'énergie et pollue terriblement. Québec avait d'ailleurs fixé à 2015 la date ultime pour agir.

Pas question non plus de contester la décision de réduire la production quand la demande mondiale d'aluminium est en chute libre. Il serait ridicule de forcer une entreprise active dans un secteur aussi cyclique à maintenir un niveau de production et d'emplois fixe

en tout temps. De toute façon, les travailleurs permanents

de Beauharnois ont la sécurité d'emploi, même si on imagine mal que plusieurs d'entre eux déménagent au Saguenay pour en jouir.

En fait, ce qui est tout à fait inacceptable dans les circonstances, ce sont ces fameuses clauses confidentielles que le gouvernement accepte d'ajouter, ou demande que l'on ajoute de façon quasi systématique à ses ententes commerciales.

À l'époque de Robert Bourassa, on avait forcé Hydro-Québec à signer des contrats confidentiels dont l'essentiel ne fut connu que des années plus tard. On a compris pourquoi le jour où on a su que la formule de fixation du prix de l'électricité entraînait un manque à gagner annuel de plusieurs centaines de millions pour Hydro-Québec.

Dans le cas présent, on ne voit pas en quoi la divulgation d'une clause «catastrophe» aurait pu nuire à la position concurrentielle de RTA. En revanche, on comprend trop bien que le gouvernement, lui, n'ait pas voulu rendre publique une clause dont l'application, peu probable en 2006, entraînerait la fermeture prématurée d'une ou plusieurs usines.

Pas «béton» du tout, cette entente dont on ignore le nombre et la teneur de telles clauses confidentielles! Certaines ne permettront-elles pas à RTA de reporter, voire d'annuler ses investissements de deux milliards prévus dans l'entente? Et qu'en est-il réellement des conditions du prêt sans intérêt de 400 millions remboursable dans 30 ans, ou encore, des tarifs d'électricité privilégiés dont on a dit qu'ils seraient indexés, sans préciser la formule?

On plaide la concurrence, mais n'est-ce pas aussi de petite politique qu'il faut parler?

On l'a vu dans le cas des dirigeants de sociétés d'État auxquelles le gouvernement a accordé secrètement des privilèges financiers injustifiés, cette façon de se comporter fait partie de la culture de nos élus. Que ce soit par crainte des réactions du public ou par intérêt politique, elle est commune aux deux grandes formations et contribue à la méfiance et au cynisme grandissants parmi les citoyens. Est-il besoin d'ajouter, sans trop y croire, que cela doit cesser?

***

j-rsansfacon@ledevoir.ca

À voir en vidéo