Agriculture - Arrêtez la saignée !

Alors que Québec fouille au fond de ses poches pour trouver quelques dollars à consacrer à la relance de l'économie, il continue de verser des centaines de millions à une poignée de riches producteurs agricoles très influents. Il y a là une petite fortune qu'il faut mieux utiliser, pour le bien des finances publiques, de la diversité agricole et de l'environnement.

Il y aura un an en février que la commission d'étude sur l'avenir de l'agriculture, présidée par Jean Pronovost, remettait un rapport très attendu. On y apprenait notamment que les agriculteurs du Québec se partageaient plus d'un milliard en aide des gouvernements par année, soit plus par ferme que leurs homologues canadiens et américains.

Il y a quelques jours, le quotidien Le Soleil révélait que la Financière agricole, qui gère les programmes d'aide financière des gouvernements, a versé rien de moins que 550 millions de dollars aux producteurs de porcs en 2008. De cette somme, le tiers provenait des primes payées par les producteurs eux-mêmes, puisqu'il s'agit d'une assurance, et les deux autres tiers, des fonds publics. Il s'agissait d'un montant record, en hausse de près de 200 millions par rapport à l'année précédente, qui venait creuser le déficit déjà abyssal de la Financière.

Le porc n'est pas la seule filière qui profite ainsi de ces subventions qu'on présente trompeusement sous le nom d'assurance: le veau, l'agneau, le boeuf, certaines céréales et la pomme de terre font partie du groupe sélect.

Comme son nom l'indique, l'Assurance stabilisation du revenu agricole (ASRA) a été créée pour réduire les effets des cycles du marché sur les revenus des producteurs. Malheureusement, elle ne joue plus ce rôle stabilisateur. Au contraire, elle incite les producteurs à accroître leur production, même en période de crise, en compensant leurs pertes. Dans certains cas, la méthode de calcul fait en sorte que l'aide revient tous les ans, même lorsque les prix sont à la hausse.

Aucun régime n'est aussi absurde puisqu'il annule entièrement le signal des prix du marché. L'an dernier, on a produit 7700 porcs au Québec, en hausse par rapport à 2007, et plus de la moitié a été exporté sur des marchés étrangers où les bas prix ne permettaient même pas de couvrir les coûts de nos producteurs. C'est dire que les contribuables québécois ont subventionné les consommateurs étrangers, tout en encourageant nos producteurs locaux à agrandir leurs porcheries pour profiter d'un revenu assuré croissant.

Tous les pays soutiennent leur agriculture, c'est normal. La question est plutôt de savoir si l'aide est socialement équitable, efficace, et si elle encourage le développement régional sans nuire à l'environnement. À l'heure actuelle, la réponse est non, comme le concluait la commission Pronovost.

Le régime est inéquitable parce qu'il ne profite qu'à dix-sept types de production sur une trentaine, et parce que parmi ces dix-sept types de production, quatre seulement accaparent 64 % de l'aide (maïs, veau d'embouche, porc et porcelet).

De ces 17 filières, la production porcine est la plus importante, mais uniquement 10 % des 3000 fermes porcines, les plus grandes, se partagent la moitié des prestations pour un chèque moyen de 560 000 $, en 2003. Une somme qui a grimpé depuis. Dans le cas des bouvillons, 8 % des fermes, les plus grosses aussi, se sont partagé 63 % des prestations, pour une moyenne de 441 500 $ chacune.

Même pour ce qui est de l'aide aux régions en crise, l'ASRA ne remplit pas son rôle puisqu'à elles seules, trois régions déjà prospères (Montérégie, Beauce-Apalaches et Centre-du-Québec) reçoivent les deux tiers de tout l'argent du programme.

D'ici quelques semaines, un haut fonctionnaire mandaté par Québec doit proposer un plan de transformation de ce régime milliardaire. Québec aura-t-il le courage de réformer ce système de façon radicale pour y introduire plus d'équité et d'efficacité, tout en encourageant la diversité de production partout au Québec? À suivre...

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j-rsansfacon@ledevoir.ca

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