Gaz ukrainien - Vladimir le terrible

Après la guerre cybernétique menée en 2007 contre l'Estonie et celle poursuivie, par tanks interposés, contre la Géorgie il y a quelques mois à peine, voilà que le Kremlin fait dans la répétition. Comme en 2006, Vladimir Poutine s'emploie à briser les reins financiers de l'Ukraine en ligotant le goulot de l'énergie. L'objectif est double: remplir les coffres de l'État et distendre les liens entre Kiev et l'Union européenne (UE).

Le tiers des revenus de l'État russe découle de l'exploitation du gaz et du pétrole. Cette proportion signifie évidemment que la part occupée par ces énergies est prépondérante, pour ne pas dire trop dominante. Comme chacun le sait, au cours du dernier semestre le prix de l'or noir a enregistré un repli aussi marqué que brusque. Conséquence? La capitalisation boursière de Gazprom s'est réduite comme une peau de chagrin (-75 %!). Or, il se trouve que Gazprom, c'est dans les faits Russia Corp. Il se trouve également que les revenus de Gazprom égalent 8 % du PIB. Il se trouve enfin, voire surtout, que Gazprom est très... endettée! Sur la place Rouge, on chuchote que la gestion de cet État dans l'État se confond avec le va-comme-je-te-pousse pour la simple et bête raison qu'elle évolue au gré des ambitions géopolitiques des dirigeants de la nation d'Ivan le Terrible.

La dernière en date? Faire plier l'Ukraine. Actuellement, il est vrai que ce pays débourse deux fois moins que les Européens pour ses besoins en gaz. Si les dirigeants ukrainiens se disent enclins à accepter une augmentation, ceux de la Russie voudraient qu'elle soit deux fois plus élevée que celle proposée. Bref, il voudrait un alignement sur le prix que payent les Allemands, les Polonais, les Tchèques et autres. Le problème? L'Ukraine est au bord de la faillite. Point.

En stoppant la distribution de gaz destiné aux Ukrainiens, et seulement à eux, Moscou devait évidemment se douter que ce geste chamboulerait passablement la distribution de gaz destiné aux Européens et transitant par l'oléoduc qui traverse l'Ukraine. Kiev affirme ne pas avoir détourné de gaz à son profit, Moscou assure le contraire. Bon... En attendant le fin mot de l'histoire dans ce dossier, des centaines de milliers de ménages européens ont ressenti les effets naturellement frisquets de cet imbroglio.

Lorsqu'on s'attarde aux faits énergétiques observés au cours des derniers mois, on peut formuler l'hypothèse que Moscou entend convaincre les Européens que la construction d'un oléoduc en mer Baltique est la solution toute trouvée à ces accrocs dans la distribution. Jusqu'à présent, les Européens, les Scandinaves au premier chef, ont critiqué à plus d'une reprise ce projet car il fait plus qu'égratigner la souveraineté de ces nations sur la mer en question.

Qui plus est, en agissant de la sorte le Kremlin entend une fois de plus mettre en garde les Européens contre tout rapprochement politique pouvant se traduire par l'entrée de l'Ukraine dans l'UE d'abord, dans l'OTAN ensuite. En étranglant l'entonnoir gazier, Poutine martèle en réalité ceci: l'Ukraine comme la Géorgie font partie de notre cour arrière. CQFD: pas touche!

Pour l'heure, le geste énergétique des Russes aura eu comme écho une reprise du débat sur l'indépendance des Européens en la matière. Pour la énième fois, les membres de l'UE vont se pencher sur le sujet. Espérons qu'ils agiront avec promptitude.
3 commentaires
  • Serge Charbonneau - Inscrit 9 janvier 2009 07 h 22

    Voilà que la chanson reprend

    Non, mais le grand méchant Russe... Ça devient pathétique Monsieur Truffaut!

    Avez-vous reçu un chèque que vous deviez livrer la marchandise?

    Les bons zé les méchants... Tentez-vous de démontrer vos talents de scénariste pour Walt Disney?

    Mort à la Russie, Vive Washington !
    On pleure Bush, cet homme qui avait du courage et de la dignité.

    Serge Charbonneau
    Québec

  • Maxime Simard - Inscrit 9 janvier 2009 13 h 33

    On ne vit pas dans un monde blanc et noir

    Vous énoncez dans votre article, Mr. Truffaut, la plupart des faits de cette crise géopolitique qui concerne le triumvirat Russie, Ukraine et Union européenne.

    Vous prenez toutefois une position claire dans ce dossier, et souvent la réalité doit être vue à travers différentes lunettes. Voici quelques questions qui demandent une réflexion approfondie :

    1) La lutte d'influence en Ukraine se joue entre la Russie et les États-Unis. Tout le monde de ce côté-ci de la planète connaît pratiquement mieux que les ukrainiens les sévices commis au fil des années par la classe dirigeante pro-russe. De son côté, Washington a répondu à cela en finançant la révolution orange à travers la fondation "Projet sur les démocratie en transition" chapeauté par Bruce Jackson de Lockheed Martin et l'IRI (International Republican Institute) présidée par John McCain. Ainsi, dans un pays abritant une énorme quantité de russophones sympathiques à la Russie, quelle est la légitimité de l'influence états-unienne financée par un coup d'état sous couvert de révolution? Et pourquoi les états-uniens ciblent l'Ukraine plutôt que la Somalie?

    2) Le prix du gaz est l'enjeu principal de cette crise. Avec l'effondrement des marchés boursiers, la Russie est au bord de la faillite, tout comme l'Ukraine. Puisque l'Ukraine se refuse dorénavant tout partenariat avec la Russie, se peut-il qu'il soit légitime pour Poutine de commander une mise à niveau des prix de ventes du gaz? Et si le Québec faisait le même type de pied de nez au Canada en se séparant, quels seraient ses espoirs de payer le pétrole albertain à moitié prix, même s'il était au bord de la faillite?

    3) Si la Russie tente de sauver ce qui reste de sa cour arrière, se peut-il que les États-Unis et l'Union Européenne cherchent à agrandir leur commune cour?

    Dans toute cette joute politique, on peut certainement mettre en évidence que les mauvaises intentions à la Russie se révèlent dans bien des cas véridiques. Mais il ne faut pas pousser le partie pris au point où on omet de mentionner les revers de la médaille. Ce géant politique a subit la saignée économique la plus importante de l'histoire de toutes les nations depuis sa transition vers le capitalisme. Pendant ce temps, au lieu de réaliser ses promesses d'aide afin d'encourager son "repentir"; l'Occident s'est empressé de profiter de sa faiblesse pour gruger ses ressources naturelles et ses zones d'influences tout en étant bien content d'avoir accès à de nouveaux marchés pour écouler nos merveilleux produits de consommation de masse. Qui est le gagnant, qui est le perdant dans cette histoire?

    Bref, c'est en connaissant les sévices commis ET subits par la Russie que les lecteurs de médias peuvent se faire une opinion juste de cette crise. Donc pour en revenir à la question de départ, "Vladimir le terrible" a-t-il le droit légitime de facturer sa clientèle au prix du marché, ou non?


    ps : Pour ceux que ça intéresse, regardez l'excellent documentaire produit en partie par Télé-Québec sur le sujets des révolutions de l'est en tapant "Les États-Unis à la conquête de l'est" sur Youtube.

  • Serge Charbonneau - Inscrit 10 janvier 2009 00 h 56

    Merci M. Simard

    Bravo et merci à M. Maxime Simard pour les nuances qu'il a su apporter.

    Trop souvent on nous fait disparaître les zones grises.
    On essaie de nous faire croire que le monde n'est que noir ou blanc.

    Tout n'est pas si simple.
    Le simplisme déguisé en analyse profonde est utilisé pour nous entraîner immanquablement vers le monde du bon et du méchant. Cette technique m'apparaît consciente et malhonnête.

    J'ai souvent l'impression qu'on nous sert de la propagande et non de l'information.

    Et malheureusement, les gens n'ont pas tous le temps d'approfondir l'actualité, les différents conflits et les différentes politiques. Alors, le propagandiste déguisé en sage journaliste honnête et renseigné a le beau jeu et peut aiguiller à sa guise l'opinion publique.

    Heureusement que Le Devoir permet les commentaires.

    Serge Charbonneau
    Québec