Le cartel du gaz - Fiévreux Poutine

En une semaine et une seule, le premier ministre Vladimir Poutine a ravalé la fonction du président Dmitri Medvedev au rôle de figurant, muet faut-il préciser. Entre l'amendement constitutionnel qui ouvre la voie à sa réinstallation au Kremlin et l'OPEP du gaz, Poutine s'est appliqué avec méticulosité à étendre son pouvoir sans se soucier du qu'en-dira-t-on.

Poutine n'avait pas encore déménagé ses cartons du Kremlin que la rumeur voulant que son successeur occuperait le siège de président pour quelques mois seulement courait déjà. Depuis lors, elle s'est confirmée avec plus de force au cours des derniers jours. Bref, la table est mise pour un retour de l'ex-maître espion du KGB au terme, prévoit-on ici et là, du premier semestre 2009.

L'articulation et le déploiement des faits afférents à ce chambardement des fonctions ont d'abord été observés sur le front intérieur. Il y a une dizaine de jours de cela, la modification constitutionnelle souhaitée par Poutine est passée comme une lettre à la poste au Parlement russe. Plus des deux tiers des députés, qui tous doivent leur fonds de commerce à Poutine, qui tous obéissent à ses diktats, ont accepté une prolongation du mandat présidentiel de six ans.

Le deuxième fait? Il est survenu sur le front extérieur. Mais encore? Au beau milieu de la semaine dernière, une quinzaine de pays qui sont autant de contradictions de la démocratie, ont convenu d'adhérer à la proposition de Poutine de former une OPEP du gaz. Réunies à Saint-Pétersbourg, ces nations ont décidé de baptiser cette organisation comme suit: le Forum des pays exportateurs de gaz.

Son premier objectif, décliné d'ailleurs avec une fermeté qui inquiète les Européens au premier chef, est fort simple: accomplir la mise en berne, si l'on peut dire, de l'époque au cours de laquelle le gaz s'échangeait à vil prix. Selon évidemment l'opinion que Poutine se fait de l'évolution des prix de cette matière première.

Toujours est-il que le maître absolu de la Russie a orchestré la création de ce cartel afin d'augmenter non seulement la facture des clients, mais également pour en user comme d'un outil politique majeur à l'endroit des nations européennes et de l'Allemagne en particulier. Peut-être faut-il souligner que 42 % du gaz provenant de la Russie est consommé par les membres de l'Union européenne. Dans certains pays, on pense encore à l'Allemagne mais également à la Pologne, en fait à tous les anciens satellites de l'Union soviétique, cette proportion est plus élevée.

Pis, d'après le plan développé par Poutine, il est prévu que ce cartel du gaz présentera une énorme différence avec l'OPEP. De quoi s'agit-il? Entre l'extraction du gaz et sa distribution, Poutine n'entend pas qu'il y ait d'intermédiaire. Autrement dit, par Gazprom interposé, le Kremlin veut imposer sa loi d'un bout à l'autre de la chaîne. Après quoi il pourra agir à sa guise. Et comme l'homme est un condensé de nationalisme, il y a fort à parier qu'il n'hésitera pas une seconde à agacer ses voisins européens lorsque ces derniers rechigneront à plier sur tel ou tel dossier.

Cette précipitation, car précipitation il y a eue, révèle l'impatience qui habite un Poutine voulant reprendre la main au plus vite. Il bouscule, il brutalise, il écarte parce qu'il se trouve que les échos parvenant de l'économie russe sont beaucoup plus sombres que ceux entendus en Europe ou de ce côté-ci de l'Atlantique. Or, selon le partage des tâches entre président et premier ministre de la Fédération de Russie, la gestion de l'économie relève de ce dernier.

Au cours de l'avant-dernière semaine, et seulement de celle-ci, on insiste, la Banque centrale de Russie a commandé trois dévaluations du rouble qui faisaient suite à une série de cinq — cinq! — dévaluations depuis la mi-novembre. Au train où il en va en matière monétaire, il est possible que le rouble perde 70 % de sa valeur d'ici la fin du premier trimestre. On se souviendra qu'en 1998, la chute du rouble s'était naturellement traduite par une crise financière qui avait effrayé jusqu'à la City de Londres et Wall Street.

Outre la monnaie, on constate une progression marquée du chômage, une réduction notable de la production industrielle, une... En un mot, tous les signaux économiques sont dans le rouge. Et alors? Il ne faudrait pas s'étonner que Medvedev soit parachuté premier ministre. Il est si réservé, si pâle, qu'il ferait un bouc émissaire parfait.

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