L'hiver qu'on aime

Au cours de l'hiver dernier, saison plutôt désespérante j'en conviens, un sociologue averti «au cabinet Technologia de Paris et Québécois exilé ayant vécu une trentaine d'hivers au pays» s'interroge gravement dans le très sérieux quotidien Le Devoir (14 avril 2008): «L'hiver n'est-il pas au coeur d'une partie refoulée, voire rejetée de l'identité québécoise?» Cette vieille rancune d'avoir été abandonnés par la France serait-elle la «bonne raison» pour laquelle nous avons pris l'étrange habitude de «maudire à la fois et l'hiver et les Français»? Sans oublier, messieurs et dames, que «le Canada a toujours eu une mauvaise image en France en raison de son climat glaçant».

Peut-être y a-t-il d'autres manières de lire l'histoire de nos trop célèbres hivers? Dans mon pays de Bellechasse, nous disions, il n'y a pas si longtemps, que le printemps avait été créé pour la sucrerie, l'été pour la fenaison, l'automne pour la récolte, et l'hiver pour la fête. Si vrai que nos habitants de la Côte-du-Sud, assez bonnes gens pour la plupart quoique plutôt entêtés de nature, avaient décidé à l'unanimité, sans la permission officielle de monsieur le curé et encore moins celle du gouvernement, que le jour de Noël s'étendrait de la mi-nuit du 25 décembre jusqu'au mardi gras suivant. Plus la fête dure, plus elle est vraie. Il en serait de même à leur avis du bonheur et de l'amour. De toute façon, «les vraies amours ne gèlent pas en hiver».

Voilà pourquoi, même quand ils frissonnent de froid et de gelure, ces hommes, ces femmes, ces enfants ont aimé «sans bon sens» leurs imprévisibles hivers. Saison attendue de leurs plus folles délinquances. Temps désiré pour toutes sortes de turluteries, chansons et parodies pas nécessairement «catholiques». Péché ou pas, «c'est comm'ça qu'ça s'passe / dans l'temps des fêtes...»

Célébrer Noël, c'est amadouer l'hiver. Bien avant, et dès la première neige, c'est l'excitation suprême chez les enfants. Pire encore chez les adolescents aux passions élémentaires. Vite les skis, les traîneux, les planchettes, les toboggans, les raquettes... Les nerfs! Les nerfs!

Depuis longtemps, nous sommes marqués culturellement. L'hiver? Nelligan l'aime; Félix y résiste, mais si peu; Anne Hébert en rêve; Jean-Paul Lemieux le peint. Pendant ce temps, Ferland chante: «Mets du feu dans la cheminée» et Charlebois appelle de toutes ses tripes: «Je reviendrai à Montréal... / J'ai besoin de revoir l'hiver / Et ses aurores boréales...» La saison est belle pour les travaux intérieurs, les arts durables, l'intimité, les conversations autour du feu. Vive la musique saisonnière! Vivaldi, Albinoni, les joyeuses mozartiennes d'un André Gagnon... Quoi encore!

Eh oui, la majorité d'entre nous, «anciens canadiens», avons aimé le temps des Fêtes et l'aimons encore à cause d'une tradition tenace, à cause d'une date mémorable. Le 25 décembre serait le jour de la naissance d'un enfant héros du nom de Jésus. Jésus né en hiver! Mon père disait: «Ce qu'il a dû en arracher, le pauvre petit, de geler tout rond dans une étable pas chauffée comme aujourd'hui!» Sur un air venu des vieux pays, il entonnait allègrement: «Il est né l'p'tit enfant Jésus / Quand i'est né, i'avait du frimas d'sus / Si l'bon Joseph avait su / Ah! j'crée ben qu'i'aurait attendu.»

Voici qu'aujourd'hui, en ce 25 décembre 2008, résonnent à nos oreilles d'autres voix, d'autres récits, d'autres traditions. Avant que ne vienne le jour où nous, les ultimes survivants de l'antique France, serons submergés, le temps n'est-il pas favorable à ce que nous nous informions les uns les autres de nos fêtes et de nos coutumes les plus sacrées? Venus des quatre coins du monde, les nouveaux arrivés apportent leurs souvenirs, leurs chansons, leurs cultes. Peut-être aurions-nous avantage à nous rappeler tous ensemble qu'en tout pays civilisé, religions, fêtes, croyances, mystère et imaginaire font le plus souvent bon ménage. De toute façon, vrai comme de vrai, sans traditions, sans religions avouées, les sociétés, les pays risquent, tels des arbres sans racines, de n'être que voyageurs de passage.

Pendant que nous écouterons cette nuit d'autres messages, d'autres musiques, d'autres artistes, une voix d'avant-pays, voix montagneuse qui ne peut être que celle de Gilles Vigneault, criera encore à sa manière, et malgré toutes les intempéries de notre histoire, les bienfaits de la proximité, de l'amour et de la paix promise à Noël à toute personne de bonne volonté: «Dans la blanche cérémonie / où la neige au vent se marie / Dans ce pays de poudrerie / mon père a fait bâtir maison...» Maison du pays, maison ouverte, maison de l'amitié.

Étonnant, émouvant même qu'à neuf siècles près de distance, un autre troubadour du nom de Bernard de Ventadour (XIIe siècle) ait chanté lui aussi, au temps de Noël dit-on, les noces glorieuses de l'amour et de l'hiver: «J'ai tant d'amour au coeur / de joie et de douceur / que l'hiver me semble fleur / et la neige verdure.»

Une fois encore, une fois de plus, une fois toujours, quand l'amour s'en mêle, la joie n'est pas loin.

Joyeux Noël!

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