Union européenne - L'Europe bousculée

L'activisme déployé sur tous les fronts par Nicolas Sarkozy en tant que président de l'Union européenne (UE) s'est traduit par un retour remarqué de la politique aux dépens d'une Commission européenne ramenée à une fonction de gérante des traités et accords. Seul bémol dans ce concert de louanges dont Sarkozy est le sujet: la mésentente avec la chancelière allemande, Angela Merkel.

Au cours du semestre qui s'achève, le président de l'UE a été confronté tout d'abord au rejet par les Irlandais du Traité de Lisbonne, au conflit Russie-Géorgie, au cataclysme financier qui s'est abattu sur Londres comme sur Paris, Francfort ou Amsterdam, aux déboires de l'économie dite réelle ainsi qu'aux réticences manifestées par certains membres à propos du réchauffement climatique, pour ne parler que des principaux dossiers.

Tous ces sujets, Sarkozy les a abordés avec une conviction parfois empreinte de brutalité. À plus d'une reprise, il a bousculé ses homologues européens comme il le fait avec ses ministres. Chose certaine avec lui, chacun, qu'il s'appelle Gordon Brown ou Angela Merkel, sait sur quel pied danser. Manière de dire qu'en matière de traitement des sujets il est à mille lieues des louvoiements qui singularisent les mandarins de Bruxelles.

Pendant six mois, la politique a donc repris ses droits. Il est possible que cela soit de courte durée, mais en attendant d'observer des soubresauts annonçant un retour en arrière, deux ou trois épisodes mettant en lumière la volonté de Sarkozy d'ébranler le ronron auquel la Commission nous a habitués méritent d'être relevés. D'autant que certains d'entre eux mettent en relief l'hiatus constaté entre Berlin et Paris.

Prenons la Géorgie. Toutes les discussions entre Tbilissi, Moscou et Paris ont été poursuivies par le président de l'UE, le ministre des Affaires étrangères du pays invité à diriger l'UE pendant six mois, en l'occurrence Bernard Kouchner, et bien évidemment le duo Medvedev-Poutine. Et alors? La direction de l'UE aurait été entre les mains d'un chef d'État peu chaud à l'idée de bouleverser les jeux de rôle, on aurait beaucoup plus vu et entendu Javier Solana, le responsable des relations internationales au sein de l'UE. Or Solana, si talentueux soit-il, présente une grande différence avec Sarkozy: il n'est pas élu.

Ce dernier point mérite que l'on s'y arrête deux fois plutôt qu'une pour la bonne et simple raison que l'on retrouve dans l'entourage immédiat de Sarkozy non pas des eurosceptiques, mais des «bruxello-sceptiques», si l'on peut dire. Soit, plus précisément, des conseillers qui partagent encore et toujours une conception gaullienne de l'Europe. C'est-à-dire une Europe des États animée et dirigée par les chefs des États; une Europe où la Commission est là pour administrer les accords dessinés et négociés par les politiciens. Il est notable de souligner que bien des observateurs de la gestion Sarkozy à la tête de l'UE ont remarqué que ce dernier a volontairement relégué la Commission à une fonction de gardienne des traités.

Si l'inflexion donnée par Sarkozy a été prisée par la grande majorité des pays membres, ce ne fut pas le cas de l'Allemagne. On l'a vu notamment au cours de l'épisode économique du semestre. Autant Sarkozy que d'ailleurs le premier ministre britannique, Gordon Brown, ont pris l'initiative allant jusqu'à imprimer leur influence sur l'administration Bush, autant Merkel a freiné des quatre fers. En clair, l'aide accordée par l'Allemande aux éclopés de l'économie se fait au compte-gouttes; alors que celle de Sarkozy et consorts se veut plus imposante, plus ample, plus profonde.

La posture de Merkel trouve son fondement dans le fait qu'elle est habitée par la crainte profonde qu'une subvention allouée à telle activité de l'économie ne se solde par des requêtes financières de toutes les branches. Qui plus est, elle estime que l'Allemagne ayant fait preuve d'une discipline budgétaire qui a fait défaut chez ses voisins, tout secours massif apporté aux malades de la finance ou de l'automobile pourrait s'avérer un énorme gaspillage.

Cela étant, il est probable qu'au cours des six prochains mois on assiste à un autre retour de balancier alors que les dirigeants tchèques prendront le relais de Sarkozy. Champions de l'euroscepticisme, ces derniers annoncent déjà une politique tournée vers Moscou. À telle enseigne que c'est à se demander si l'Europe ne va pas passer d'un centre de gravité à un autre.

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