La sécurité contre les libertés

Les attentats commis le 11 septembre dernier ont modifié les rapports entre les États, bouleversé le profil géopolitique du monde et chamboulé bien des alliances. Ils ont également eu un impact marqué sur les libertés, nos libertés. Selon le rapport annuel d'Amnistie internationale, au nom de la sécurité, bien des droits sont passés à la trappe.

Le bilan des exactions commises l'an dernier a ceci de commun aux bilans antérieurs qu'un nombre imposant de pays, toujours les mêmes, se moquent des droits de l'homme comme d'une guigne. En Afrique, au Moyen-Orient, en Amérique du Sud et ailleurs dans le monde, on continue de torturer, violer, tuer dans la plus totale impunité. L'indifférence des grands, si on peut les appeler ainsi, étant ce qu'elle est, les petits poursuivent leur macabre besogne. Cela posé, l'année 2001 a été le théâtre, en quelque sorte, d'une transformation aux conséquences graves à long terme pour tout ce qui fonde la démocratie.


Après analyse approfondie des gestes commis par les nations réputées être des démocraties somme toute honorables, Amnistie internationale a constaté que les modifications apportées aux législations américaines, britanniques et canadiennes ainsi qu'à celles de bien des pays européens ont ceci de commun qu'elles sont autant d'affronts aux libertés individuelles. Plus précisément, dans la foulée des attentats du 11 septembre, les gouvernements de ces pays ont accordé préséance à la sécurité aux dépens des droits de la personne.


Ainsi, aux États-Unis, on a notamment adopté une législation autorisant les forces policières à détenir pendant une durée indéterminée toute personne sur qui pèsent des soupçons de collusion avec des terroristes. En Inde, l'ordonnance sur le terrorisme fait écho à celle des Américains, tout en allant beaucoup plus loin. En effet, le texte voté consacre l'impunité des élus ainsi que celle des fonctionnaires et des membres des forces armées et policières. En Grande-Bretagne également, la furie sécuritaire s'est traduite par l'articulation d'un arsenal législatif qui a ceci de particulièrement pernicieux, voire d'odieux, qu'outre la dimension strictement sécuritaire, le gouvernement a amorcé la modification de la politique sur l'immigration en appliquant ce qu'un Jean-Marie Le Pen rêve d'imposer en France.


À cause du 11 septembre et au nom des impératifs sécuritaires, le gouvernement soi-disant social-démocrate de Blair n'envisage rien de moins que la séparation, sur bien des fronts, entre Britanniques et nouveaux immigrants. Bref, le délit de faciès a désormais force de loi. Lorsqu'on songe que ce même gouvernement a toujours usé des intégristes musulmans pour mieux enquiquiner le continent, au premier chef la France et l'Allemagne qui réclamaient depuis des années l'extradition de personnes ayant participé à des attentats, on ne peut que conclure ceci: Blair a illustré avec brio l'expression qui enseigne qu'Albion est perfide.


Pour donner bonne mesure, le Canada a lui aussi orchestré toute une série de mesures. La section canadienne s'est dite inquiète des politiques élaborées à l'endroit des réfugiés, de l'adhésion tout en lâcheté d'Ottawa au statut juridique que les Américains ont arrêté pour les prisonniers de guerre. Surtout, Amnistie retient que onze ans après avoir rejoint l'Organisation des États américains, le Canada n'a toujours pas signé l'un des six traités régionaux en matière de droits de la personne. En clair, ce qui se passe en Colombie, pour ne prendre qu'un exemple, et qui fait frémir, laisse de glace les membres de notre gouvernement alors qu'ils sont habituellement si prompts à faire la morale.


Le mot de la fin appartient à Irene Khan, secrétaire générale d'Amnistie internationale: «L'universalité et l'indivisibilité des droits humains ne sont pas négociables. Il ne saurait y avoir de troc entre droits humains et sécurité, entre justice et impunité.»