Corne de l'Afrique - Le ventre du Faina

Le cargo ukrainien retenu contre rançon dans le golfe d'Aden depuis une semaine par des pirates somaliens transporte 33 chars d'assaut de conception soviétique, 150 lance-roquettes, des batteries anti-aériennes et environ 14 000 munitions. Les pirates, dont les activités financent la guerre que livrent les groupes islamistes en Somalie contre les troupes éthiopiennes, soutenues par les États-Unis, réclamaient au départ 35 millions en rançon. Ils n'en demandent plus que cinq. Sonnés par la possibilité que cet arsenal finisse par se retrouver en sol somalien, ce qui n'est pas, à l'évidence, l'objectif des pirates, les marines militaires occidentales se sont réveillées en sursaut: cinq bâtiments de la flotte américaine encerclaient hier le Faina, pendant que l'Union européenne décidait en catastrophe de mettre sur pied une opération de sécurité au large des côtes somaliennes.

Ainsi s'articule la dictature des armes. Une soixantaine de bateaux ont pourtant été attaqués depuis le début de l'année dans ces eaux devenues les plus dangereuses au monde. Plusieurs d'entre eux transportaient de l'aide alimentaire d'urgence, à l'intention des trois millions de personnes qui crèvent de faim dans une Somalie déchirée par 20 ans de guerre civile. Il aura fallu le contenu du Faina pour que la «communauté internationale» prenne acte.

La version officielle veut que la cargaison soit destinée à l'armée kényanne, après avoir été vendue tout à fait légalement par le gouvernement de Kiev à celui de Nairobi. On peut en douter. D'abord parce que l'industrie des armes est à l'échelle mondiale d'une opacité ahurissante. Ensuite parce que l'Ukraine, héritière d'un gigantesque arsenal militaire datant de l'URSS, a plus d'une fois été mêlée à des scandales de trafic d'armes.

Des experts militaires croient plutôt que le chargement était destiné aux autorités du Sud-Soudan dans le cadre d'une entente secrète négociée par l'entremise de Nairobi. Les brigands qui se sont emparés du cargo ukrainien, disent ces spécialistes, se trouvent en fait à lever le voile sur la course aux armements qui se déploie actuellement au Soudan.

Khartoum a signé en 2005 un accord de paix avec le Sud-Soudan, au terme d'une guerre civile qui a fait deux millions de morts. L'accord, non sans procrastination, a fixé à 2011 la tenue, au Sud, d'un référendum sur l'indépendance. Aussi, les protagonistes s'activeraient-ils à renforcer leurs arsenaux en prévision de cette échéance.

Non sans la collaboration empressée des marchands d'armes. La Chine et la Russie fournissent la plus grande partie de ses équipements militaires à Khartoum, qui s'en sert impunément au Darfour. Avec les États-Unis, premier vendeur d'armement militaire de la planète, ces deux pays sont aussi ceux qui résistent le plus férocement à l'adoption d'un traité mondial sur le commerce des armes visant à contrôler l'industrie — et, incidemment, à protéger les droits humains. L'idée de traité fait très laborieusement son chemin depuis 2006; l'affaire du Faina n'est que la pointe spectaculaire de l'iceberg.
1 commentaire
  • Serge Charbonneau - Inscrit 4 octobre 2008 12 h 39

    Ce monde parallèle

    Merci Monsieur Taillefer de nous éclairer sur ce monde "parallèle" (ou sous-marin ?!?) qu'est l'industrie de l'armement.

    Dans le Devoir du 2 octobre, nous avions droit à un article de AFP concentré sur les PIRATES, les trrrrrrrès méchants PIRATES, qui sont sur le point d'être maîtrisés par nos ardents défenseurs américains et un peu aussi, mais moins, par les Russes. L'accent est tellement mis sur les méchants PIRATES, qu'on sent qu'il y a anguille sous roche.

    Je trouve vraiment dommage que votre article soit barré, et du coup accessible à un nombre limité de lecteur-lectrice.

    Ce sujet en est un difficile. Il est très certainement compliqué d'avoir des références solides ou des archives sur lesquelles s'appuyer pour décrire ce qui se passe réellement.

    C'est un sujet difficile parce qu'il est volontairement tenu sous silence par les gouvernements en premier et par tout ceux qui en tirent des avantages (les maisons de presse comme AFP ?). Pas un gouvernement ne voudrait voir sortir à la face du monde à quel point il est impliqué, comment il s'engraisse grâce à ces ventes, comment il supporte des groupes pas du tout "démocratiques". C'est pourquoi la mise sur pied d'un traité international pour le commerce des armes est férocement repoussé par les grandes puissances de ce monde qui sont aussi (par le fait même) de grands vendeurs d'armes.

    Mais un texte comme le vôtre peut éveiller les consciences... Et sans éveil, il n'y aura jamais de traité et nous continuerons de dormir Monsieur Taillefer, nous continuerons de dormir!!

    Diane Messier, Québec