Invités-surprises

Une campagne électorale ne saurait se dérouler sans que des invités-surprises viennent perturber les plans que préparent si soigneusement les partis politiques. En cette première semaine, plusieurs événements et incidents imprévus sont ainsi venus orienter les projecteurs sur des enjeux que les partis auraient préféré ne pas aborder.

Premier invité-surprise de cette semaine, le macareux. Son apparition dans la publicité du Parti conservateur où il défèque à trois reprises sur l'épaule du chef du Parti libéral eut l'effet inverse de celui désiré. Le chef du Parti conservateur dut présenter ses plus plates excuses pour cette scatologie aviaire déplacée et tout à fait primaire.

Le tir fut vite corrigé, mais le mal était fait. Stéphane Dion a eu raison de dire que ce procédé en disait plus sur celui qui attaquait que sur celui qui était attaqué. L'entourage du premier ministre aura beau prétendre que celui-ci n'avait pas autorisé cette publicité, reste que des gens de son parti se sont sentis autorisés à la concevoir. Depuis des mois, le Parti conservateur mène des campagnes de publicité négatives attaquant sur le plan personnel Stéphane Dion pour miner sa crédibilité. Alors, pourquoi ne pas aller plus loin encore?

Les conservateurs ne dédaignent pas les coups bas. Le confirma aussi l'attaque mesquine, quelques jours plus tard, faite par le directeur des communications du parti à l'endroit du père d'un soldat mort au combat. Celui-ci avait osé critiquer à la télévision l'engagement pris mercredi par Stephen Harper de retirer en 2011 les troupes canadiennes présentes en Afghanistan, quelle que soit la situation dans ce pays. Quitter sans que des progrès aient été marqués signifierait que mon fils serait mort en vain, avait dit ce père de famille. Réplique du bunker électoral conservateur: cet homme est un militant libéral qui s'invite dans la campagne électorale. Comme quoi il ne faut pas se fier à l'image léchée que nous présente Stephen Harper sur les tribunes, lui qui, quelques jours auparavant, avait avoué avoir déjà pleuré en apprenant la mort d'un soldat canadien en Afghanistan.

La vive réaction de nombreux électeurs à l'exclusion du débat des chefs d'Elizabeth May, la leader du Parti vert, est un autre imprévu marquant de cette première semaine de campagne. La menace de Stephen Harper et Jack Layton de ne pas participer au débat si on lui faisait une place s'est vite retournée contre eux. Les protestations fusèrent dans le Net qui, pour la première fois, servit à canaliser une réaction populaire sur le plan politique au Canada. Résultat de ce mauvais calcul des chefs conservateur et néo-démocrate, qui durent retraiter: le Parti vert a rejoint en moins de deux le club des grands partis.

Inattendue fut aussi cette intrusion sur la scène électorale de l'Église catholique elle-même, en la personne du cardinal Jean-Claude Turcotte. Sa renonciation publique, jeudi, à l'Ordre du Canada pour ne pas avoir à partager cet honneur avec le Dr Henry Morgentaler, le défenseur du droit à l'avortement, était un geste de nature hautement politique, tout comme son invitation lancée aux électeurs pour qu'ils pensent au sens de l'avortement avant d'aller voter. Du même ordre est aussi l'appui des évêques du Québec au projet de loi C-484 sur les enfants «non encore nés victimes d'actes criminels». Comme il n'y a que le Parti conservateur dont les positions peuvent correspondre à celles défendues par l'Église, il est difficile de ne pas voir dans l'intervention de Mgr Turcotte un appel à peine déguisé à voter pour ce parti et à rejeter le Bloc québécois, qui est le parti dont les positions pro-choix sont les plus affirmées.

Les conservateurs ne seront pas nécessairement heureux de cette intervention de l'Église, car ils cherchaient depuis quelques semaines à faire oublier que presque tous les députés et ministres du gouvernement Harper, le premier ministre y compris, ont appuyé ce projet C-484, que certains voient comme le cheval de Troie qui permettra de restreindre le droit à l'avortement. Que l'on soit d'accord ou non avec Mgr Turcotte, son intervention fera qu'il ne sera pas possible à Stephen Harper d'occulter cet enjeu.

De la même manière, Gilles Duceppe, le chef du Bloc québécois, n'avait pas prévu que la chronique de Jacques Brassard, l'ancien ministre péquiste, publiée dans un quotidien au Québec mais propulsée à la une d'un quotidien montréalais, viendrait remettre les projecteurs sur le rôle que joue son parti et sur la défense qu'il fait de la souveraineté du Québec. Détournement de débat? Oui, mais Gilles Duceppe tout comme Stephen Harper, Stéphane Dion et Jack Layton ne doivent pas croire qu'il appartient à eux seuls de déterminer l'ordre du jour électoral. Heureusement qu'il y a ces invités-surprises qui viennent agir comme des révélateurs et enrichir les débats.

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