Haïti sans gouvernail

Ouragans à répétition, crises politiques incessantes... le cocktail est toxique. Avant tout, les Haïtiens sont un peuple laissé à lui-même par une classe politique jacasseuse et irresponsable. Des pistes de début de solution, il en existe pourtant.

Pendant que les élites caquettent et pérorent dans les restaurants gastronomiques des hauts quartiers de Port-au-Prince, dissertent ad nauseam autour de la crise constitutionnelle que vient de traverser le pays, le commun des Haïtiens, lui, patauge dans la boue, littéralement, en s'efforçant de trouver les deux dollars qui lui permettront de manger aujourd'hui. Mais peut-être pas demain.

Jugement injuste? Évidemment que Haïti est victime du mauvais sort climatique, que l'industrie agro-alimentaire occidentale est criminellement responsable, que les narcotrafiquants font très bon usage du vide du pouvoir et que la priorité de Washington semble moins contribuer au développement haïtien qu'empêcher ses habitants de venir «polluer» les côtes floridiennes. Tout cela ne peut pas pour autant faire oublier que le pays est mené par une élite politique qui, dans les faits, n'arrête pas de balayer sous le tapis le souci du bien commun.

Les élus haïtiens auront mené en 2008 une vie politique que les événements auront fait paraître particulièrement incompétents. Que leur importe si la majorité des 8,5 millions d'habitants vivent sans électricité ni eau potable? Pendant qu'éclataient, en avril, les émeutes de la faim, l'État laissait pourrir, au nom de la lutte contre la corruption, d'entières cargaisons de dons alimentaires dans les ports du pays. Dans la foulée, le Sénat congédiait, non sans l'assentiment tacite du président René Préval, le premier ministre Jacques-Édouard Alexis pour son incapacité à calmer la colère populaire, plongeant le pays dans une crise politique de cinq longs mois.

Que M. Alexis ait été congédié est une chose, que la crise se soit éternisée en chamaillages partisans, y compris pendant que le pays se noyait sous les tempêtes tropicales, en est une autre. La conjoncture a donc voulu que, vendredi dernier, le Parlement entérine enfin, de peine et de misère, la candidature à la fonction de premier ministre de Mme Michèle Pierre-Louis, au moment où s'abattait sur Haïti le quatrième d'une série d'ouragans qui ont fait plus de 300 morts, au moins 800 000 sinistrés en besoin d'aide alimentaire et des dégâts matériels démultipliés par la déforestation quasi totale du territoire.

Ne pas tirer les leçons de cette tendance lourde à l'exacerbation partisane et à la «bamboche démocratique», pour reprendre le mot de Claude Moïse, éditorialiste au quotidien haïtien Le Matin, c'est inévitablement exposer le pays à de nouvelles émeutes populaires.

Ils ne sont pas rares, malgré tout, les Haïtiens et les acteurs de l'ample aide internationale que l'on déverse sur le pays, à ne pas perdre — complètement — espoir: la communauté internationale, sans laquelle l'État haïtien ne serait rien dans la mesure où elle lui fournit l'essentiel de son budget annuel de 2 milliards de dollars, a enfin compris qu'il lui fallait s'investir à long terme. Aussi Haïti s'est-il engagé, avec le soutien du Canada et de l'Union européenne, dans une essentielle réforme de son système de justice, qui donne des résultats encourageants. Pour son engagement auprès de la société civile depuis 20 ans en matière d'éducation, Mme Pierre-Louis est une femme respectée et intègre, qui pourrait arriver, rêvons un peu, à rendre un peu de sérénité au monde politique haïtien et à mobiliser la diaspora.

Et puis, surtout, il y a les Haïtiens eux-mêmes qui, à défaut de former un État-nation en bonne et due forme, sont un peuple qui n'arrête pas de donner au monde des leçons de résilience.

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