Au-delà des promesses

Le premier ministre Stephen Harper espère se retrouver de nouveau à la tête du gouvernement du Canada à l'issue des élections du 14 octobre. À la tête d'un gouvernement, bien qu'il ne le dise pas à haute voix, qui serait majoritaire cette fois. Est-ce possible? Est-ce souhaitable?

Ce n'est pas sans raison que Stephen Harper a choisi de renier son engagement de tenir des élections à date fixe, élections qui, selon la loi qu'il a fait adopter par la Chambre des communes, n'auraient dû se tenir qu'à l'automne 2009. Après avoir jaugé la conjoncture économique et sociale et sondé les coeurs et les reins des Canadiens, il a vu que les circonstances lui étaient favorables. Il a donc fait fi de sa promesse pour profiter de la longueur d'avance qu'il semblait avoir sur la ligne de départ.

Sous l'angle de la politique politicienne, le premier ministre Harper a eu le bon réflexe. En précipitant ce scrutin, il coupe l'herbe sous le pied aux partis d'opposition qui s'apprêtaient à lui faire vivre des moments difficiles en mettant en exergue tous les jours aux Communes les dossiers litigieux que sont les affaires Cadman et Bernier-Couillard ainsi que le dossier du financement électoral du Parti conservateur à l'élection de 2006. S'ajoute le fait qu'en attendant jusqu'à l'automne prochain, il aurait pu avoir à affronter une conjoncture plus difficile sur le plan économique, puisque les risques de récession sont toujours présents, et sur le plan militaire en Afghanistan où la situation se dégrade.

Le défi de Stephen Harper sera de garder cette longueur d'avance qu'il a aujourd'hui tout au long de cette campagne. Il sera l'objet de toutes les attaques, et un revirement est toujours possible. Donné gagnant au déclenchement de l'élection de 1984, le libéral John Turner n'avait pas su résister au raz de marée conservateur de Brian Mulroney. En ce premier jour de campagne, un tel retournement apparaît toutefois improbable. Les conservateurs de Stephen Harper sont nettement mieux organisés et mieux nantis financièrement que les libéraux de Stéphane Dion. Au surplus, le chef conservateur inspire davantage confiance aux Canadiens que le chef libéral quant à ses capacités à être premier ministre.

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Si de nombreuses questions seront débattues durant cette campagne, nul doute que la question du leadership sera justement l'un des grands enjeux auquel il faudra s'arrêter. Le leadership n'est pas ce qui manque à Stephen Harper. Il a une vision claire de là où il veut aller et du chemin à suivre. Contrairement à son prédécesseur, Paul Martin, il s'est montré habile stratège et surtout homme de décision, qualités que son parti a cherché à conforter par diverses campagnes de publicité où le chef de l'opposition officielle, Stéphane Dion, servait de faire-valoir. Il est vrai que celui-ci a accumulé les erreurs depuis qu'il a pris la tête du Parti libéral, mais il n'a pas tous les défauts. Comme il le demandait lui-même hier, il a droit à un second regard. Attendons avant de porter un jugement définitif sur la valeur de cet homme.

L'enjeu du leadership ne peut cependant être réduit à la seule perception des qualités et des défauts des chefs qui s'affrontent. Il faut considérer l'équipe qui entoure ces chefs et la vision qu'ils nous proposent de l'avenir de la société dans leurs programmes respectifs. On débattra beaucoup de changement durant cette campagne, car, comme à l'élection de 2006, s'opposent des visions difficilement conciliables. Lorsque l'on fait le bilan des 30 mois de gouvernement Harper, il apparaît que ceux qui le forment sont toujours portés par une volonté de changement consistant, intéressant paradoxe, à réduire le rôle du gouvernement en matière économique et à l'accroître pour définir les règles morales devant guider la société canadienne. Leur expérience au gouvernement ne les a pas rendus plus consensuels, et ils persistent à défendre cette vision. De l'autre côté, libéraux, bloquistes et néo-démocrates veulent un État interventionniste sur le plan social et économique, et libéral (avec un petit l) sur le plan des valeurs.

La vision que porte le Parti conservateur est loin d'être majoritaire dans l'opinion publique canadienne. Si les électeurs lui ont confié le pouvoir à l'élection de 2006, c'est qu'un changement s'imposait après 13 ans de régime libéral. Ils ont eu toutefois la prudence de soumettre le gouvernement Harper au contrôle d'une opposition majoritaire. Les conservateurs ont pu gouverner. Ils ont ainsi réussi à faire adopter l'essentiel de leurs engagements électoraux, y compris un bouquet de lois plus restrictives en matière de justice. Par contre, lorsqu'ils ont voulu aller au-delà de leurs programmes et limiter la liberté d'expression des créateurs et des artistes, l'opposition leur a bloqué la voie.

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Si en ce début de campagne une nouvelle victoire conservatrice apparaît possible, voire probable, il faut néanmoins se demander s'il serait souhaitable de confier au Parti conservateur une majorité claire au Parlement. Il ne faut pas écarter une telle possibilité qui pourrait résulter, à défaut d'un choix délibéré des électeurs, du simple jeu de la mathématique électorale. Le vote des Canadiens qui optent pour la vision d'une société libérale se divisera entre quatre partis, soit le Parti libéral, le Bloc québécois, le Nouveau Parti démocratique et le Parti vert. Cette division du vote favorise indéniablement le Parti conservateur qui compte là-dessus pour obtenir le chèque en blanc que les Canadiens lui ont refusé en 2006.

En ce début de campagne, gardons-nous de conclure d'avance quoi que ce soit quant au choix que feront les électeurs. Laissons se faire le débat. Il appartiendra à Stephen Harper de nous démontrer que, cette fois, il mérite que les Canadiens lui fassent confiance sans réserves. Cependant, il faudra aller au-delà des promesses électorales enjôleuses, car, au lendemain des élections, celles-ci peuvent être vite oubliées. Il faudra bien comprendre les orientations réelles de l'équipe de Stephen Harper et s'arrêter aux valeurs que portent les candidats conservateurs. C'est de ce côté qu'il faudra surtout tourner les projecteurs.

M. Harper parle en ce début de campagne du risque que représente le leadership de Stéphane Dion. Cependant, la vision conservatrice constitue aussi un risque.

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bdescoteaux@ledevoir.com

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