Les girouettes

Dans l'espoir de remporter les législatives, les barons de la droite, le président Chirac en tête, ont commis un geste contraire à ce qu'ils professaient avant-hier. Pour sa part, la gauche trouve aujourd'hui des vertus à ce qu'hier encore elle abhorrait. Pendant ce temps, le Front national récolte.

C'est fait! Les principales formations de la droite française ont été fondues en un seul et même parti: l'Union pour la majorité présidentielle (UMP). Afin d'éviter une nouvelle cohabitation qu'il juge cauchemardesque, Chirac a fait main basse sur le gros des troupes qui composaient la Démocratie libérale d'Alain Madelin et l'UDF de François Bayrou pour mieux les greffer à son parti, le RPR. Ironie de l'histoire, dans les mois qui viennent on va donc saborder officiellement ce RPR que Chirac avait fondé en 1976 afin de s'affranchir des «vieux» gaullistes et de Giscard d'Estaing. On l'aura compris, la culture politique selon le président réélu doit se conjuguer obligatoirement avec sa personne.


À droite, cela a provoqué bien des grincements de dents. Notamment au sein de l'UDF où son patron, François Bayrou, a estimé, non sans justesse, que le score tout de même honorable de son parti centriste à la présidentielle avait été pris de haut, voire avec arrogance par les notables du RPR. Au sein de ce dernier, c'est à noter, des hauts responsables comme Nicolas Sarkozy, Philippe Séguin, Jean-Louis Debré et la patronne sortante du RPR Michèle Alliot-Marie ont avalé en silence cette couleuvre qu'il y a quelques mois à peine ils voulaient étouffer. En clair, ce qui a été semé afin de réaliser une récolte rapide ne manquera pas d'avoir un effet boomerang à plus long terme: lorsque le temps de la succession de Chirac viendra, parions que les personnages nommés concocteront des coups bas pour barrer la route à Alain Juppé, grand architecte de l'UMP et plus que probable candidat à l'Élysée. En attendant, on se souviendra que Chirac s'était toujours moqué de ceux et celles qui, tout au long des années 80 et 90, militèrent pour la création d'un parti unique que l'actuel président qualifiait de «machin».


À gauche également on assiste depuis la fin des présidentielles à toute une contorsion. Lorsque la campagne battait son plein, le champion de la gauche plurielle Lionel Jospin ainsi que ses principaux lieutenants critiquaient à qui mieux mieux la cohabitation. Souvent ils reprenaient la formule signée par l'éminence grise de Jospin, Olivier Schramek, qui dans un ouvrage paru et conçu en vue des dernières présidentielles estimait que la cohabitation était «le pire des régimes pour notre pays». Voilà qu'aujourd'hui, avidité de pouvoir aidant, l'état-major du PS dodeline du chef pour avancer qu'au fond la cohabitation a du bon. Hélas pour eux, une forte majorité de Français (61 %) n'en veulent plus. Autrement dit, le PS décode mal, très mal, l'humeur du pays.


Entre les louvoiements des premiers et les retournements des seconds, le Front national, lui, continue à se faufiler. Selon un sondage du quotidien Le Monde publié hier, l'adhésion des électeurs au FN atteint un niveau record. Pas moins de 28 % des Français épousent les idées de l'extrême droite. Pire, moins de la moitié d'entre eux se disent en total désaccord avec le programme de Jean-Marie Le Pen. Cet ancrage du FN est à l'origine d'une bévue monumentale: le nouveau patron du RPR est allé jusqu'à proposer qu'il n'y ait pas désistement des candidats de la droite classique au profit de ceux de la gauche lors des législatives de juin, quitte à favoriser la composition d'un bloc imposant de députés FN à l'assemblée nationale.


En l'espace de deux semaines seulement, la classe politique de la France a renoué avec ses vieux réflexes reléguant ainsi la dernière élection à un vulgaire fait divers.