Homme de ménage demandé

Après avoir joué à l'autruche pendant des mois, le premier ministre Chrétien a reconnu dimanche que les questions d'intégrité pesaient lourdement sur son gouvernement. Il s'est fâché, congédiant Art Eggleton et rétrogradant Don Boudria. Malheureusement, ce coup de balai ne suffira pas à restaurer l'image du gouvernement libéral. Le ménage est loin d'être complété.

Il faut citer le premier ministre alors qu'il expliquait les motifs de ce remaniement surprise: «J'aime pas ça, mais après neuf ans, peut-être que la garde avait un peu baissé», a-t-il dit. Bel euphémisme! Rarement aura-t-il exposé aussi clairement le problème principal de son gouvernement. Sa trop grande force lui donne une telle assurance que bien des ministres, et même le premier ministre, se croient tout permis.


On ne reprochera pas à M. Chrétien d'avoir réagi. Enfin! Il commence à mesurer l'ampleur du désastre que constitue l'affaire des commandites, dont certains libéraux disent même qu'on n'en a pas encore vu la fin. Peut-être réalise-t-il qu'il risque de passer à l'histoire comme ayant dirigé un gouvernement dont la moralité est aussi élastique que celle du gouvernement conservateur qui l'a précédé.


Le départ de Art Eggleton n'est pas une grande perte. L'octroi d'un contrat à une ancienne maîtresse offrait tous les ingrédients pour scandaliser encore davantage l'opinion publique. Le premier ministre a vite compris ce que son ministre ne voulait ni voir ni comprendre. Il l'a congédié d'autant plus volontiers que M. Eggleton l'avait mis dans l'embarras, plus tôt cette année, en ne lui révélant pas que des soldats canadiens avaient fait des prisonniers en Afghanistan. Ce faisant, M. Chrétien a pu rétrograder M. Boudria, son protégé, sans lui faire porter tout l'odieux des difficultés du gouvernement.


Ce remaniement impromptu relève de la gestion de crise. Il s'agissait de parer au plus pressé. Cela ne diminuera pas la pression sur le gouvernement libéral dont toutes les actions sont de l'ordre de la réaction. On colmate les brèches les unes après les autres sans savoir où cela s'arrêtera. À l'affaire des commandites s'ajoutent les contributions aux caisses secrètes des candidats à la succession de Jean Chrétien, qui ont commencé à faire l'objet de révélations en rien édifiantes. La dernière concerne le vice-premier ministre, John Manley, dont les donateurs ont été invités à contourner les lois pour obtenir des déductions fiscales.


S'il veut retrouver un peu de la crédibilité perdue, M. Chrétien doit reconnaître sans détour les erreurs de son gouvernement. C'est se mettre la tête dans le sable que de prétendre qu'il s'agit de simples erreurs administratives commises de bonne foi. Avant même d'adopter un nouveau code d'éthique, il doit confesser que ce programme de commandites est en soi une immense erreur, dont le principal effet n'est pas de renforcer le sentiment d'appartenance au Canada mais d'accroître, à un degré rarement vu, le cynisme des citoyens envers la politique. Ceux-ci ont retenu que ce programme a servi à enrichir les amis du parti, lesquels, reconnaissants, ont à leur tour enrichi la caisse du parti.


Le nouveau ministre des Travaux publics, Ralph Goodale, a annoncé hier la suspension de ce programme. On peut applaudir, mais le mieux serait que ce programme soit aboli, point à la ligne! La «menace séparatiste» ne justifie pas des dépenses de 50 millions par année. Surtout, il faut se débarrasser de ce mécanisme scandaleux d'attribution des commandites par l'entremise d'agences de publicité recevant au passage des commissions injustifiées. Certes, quelques organismes sans but lucratif ont besoin de l'argent de ces commandites, mais il y a d'autres moyens de les soutenir.


M. Chrétien doit donner un signal clair à ses ministres et aux amis du parti que le bar est fermé. Lui seul peut imposer une nouvelle façon de faire car les ministres les plus influents du gouvernement sont en porte-à-faux avec leurs caisses occultes mises sur pied en vue d'une prochaine campagne au leadership. Le fera-t-il? Tout dépend de la façon dont le premier ministre entrevoit son avenir personnel. S'il entend poursuivre sa carrière politique, il lui faudra faire des compromis. Lui aussi aura besoin d'appuis financiers. S'il optait pour une retraite prochaine, il pourrait alors se transformer en homme de ménage et donner les vigoureux coups de balai qui seuls pourront mettre fin à cette crise.