La carpe et le lapin

Après trois ans d'enquête sur les atrocités commises au Darfour, le procureur général de la Cour pénale internationale (CPI) demande à l'ONU de lancer un mandat d'arrêt à l'encontre du président soudanais Omar al-Bachir. Aussitôt cette requête annoncée, l'Union africaine s'est portée à la défense de ce triste sire comme elle l'avait fait pour Robert Mugabe. Bref, entre dictateurs on se serre les coudes.

Pendant des jours, des semaines, des mois, Luis Moreno-Ocampo, le procureur du CPI, et ses limiers ont colligé des informations, recueilli des témoignages, confronté des faits à d'autres faits, et en sont donc venus à la conclusion que les violences orchestrées par le président du Soudan, le ministre des Affaires... humanitaires — ça ne s'invente pas! — et le chef des milices djandjaouids méritaient amplement les accusations de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et de génocide.

Au terme d'un travail qui s'est prolongé, on insiste, sur trois ans, Moreno-Ocampo a déposé une requête auprès d'une ONU censée avoir une inclination pour les droits de la personne afin de traduire Bachir devant les tribunaux, si jamais on parvient à l'arrêter. Et quelles ont été les réactions? Elles ont oscillé entre l'outrage et l'embarras. Commençons par la première catégorie.

Ainsi donc, l'Union africaine (UA), réputée être un club de fiers démocrates devant l'Éternel, estime que la requête devrait être suspendue. Purement et simplement. L'argument invoqué par le gouvernement de la Tanzanie, qui préside actuellement l'UA, est à ranger au rayon des mauvaises blagues. Qu'on y pense: selon l'évaluation de la Tanzanie, une poursuite visant Omar al-Bachir et ses sbires aura pour conséquence un arrêt des négociations pour la paix au Soudan.

Depuis 2003, d'après les calculs de l'ONU, 300 000 personnes ont été tuées et 2,5 millions se sont réfugiées au Tchad et ailleurs. Les parties concernées ont discuté, causé, échangé à plusieurs reprises et on voudrait que l'ONU se fasse discrète afin de ne pas briser le cours des négociations. Autrement dit, on veut maintenir en poste ceux qui massacrent à grande échelle pour mieux obtenir la paix. Cela relève du mariage de la carpe et du lapin. Mais ce n'est pas tout.

Au sein de l'UA, on est très remonté contre ce procureur en particulier et contre l'Occident en général car on juge que l'offensive menée contre Bachir, après les critiques formulées à l'endroit du président Robert Mugabe du Zimbabwe, met en relief l'indécrottable ambition colonialiste des pays du Nord. Mugabe... Quelles sont les dernières nouvelles le concernant? Il a mis à profit le soutien de ses homologues africains en engageant des mercenaires qui depuis quelques jours multiplient les atrocités en les signant comme suit: crever les yeux, couper les mains, trancher les parties génitales.

En fait de critiques, l'Occident en mérite un lot. Mais dans un registre totalement différent de celui de l'UA. On pense surtout aux États-Unis qui, n'ayant pas adhéré à la CPI, sont en cette affaire sur la même longueur d'onde que la Chine, qui, elle, tient à protéger avant tout les intérêts économiques qu'elle détient au Soudan. Toujours est-il qu'au Conseil de sécurité, Washington et Pékin vont probablement s'interposer afin que la requête ne soit pas acceptée. Dans le cas de Washington, il faut spécifier que l'initiative de Luis Moreno-Ocampo a passablement embarrassé la classe politique, car en attaquant le président du Soudan, on s'en prend à un homme qui les a aidés dans la lutte contre le terrorisme.

Cela étant, histoire de ne pas être en reste, la Ligue arabe s'est empressée d'imiter l'UA en jugeant que la requête du procureur était en réalité une intrusion dans les affaires intérieures du Soudan. Conséquemment, des nations membres de cette ligue ainsi que de l'UA menacent de ne pas envoyer les troupes promises pour pacifier tant bien que mal une région en crise depuis huit ans. On se rappellera qu'au début de la crise, ces mêmes nations avaient chipoté, mégoté, la moindre aide demandée par l'ONU. Peut-être bien que la dignité leur est totalement étrangère.

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4 commentaires
  • Dominic Pageau - Inscrit 17 juillet 2008 01 h 21

    Il fut un temps ou les crimes des dirigeants du Darfour était supporté par des compagnies occidentales

    Des entreprises comme Total(France) ou Talisman(Canada) supportait ce régime. On a nettoyé des grandes parties du territoire afin qu'ils puissent faire de la prospection, puis de l'extraction de pétrole.... Pendant ce temps, personne nous parlait du Darfour.... Mais aujourd'hui, la Chine profite du pétrole du Darfour et maintenant, nos médias et la pseudo communauté internationale hurlent.

    À propos des tribunaux internationaux, il n'y a pas de justice dans ces instances, c'est un vrai show de boucane qui vise à détourner l'attention du public, car dans les faits, les vrais criminels sont les accusateurs et les accusés sont leur sous-fifre à qui ils veulent faire porter le chapeau.

    Le procès de Milosevic est un exemple patent je cite un article sur le sujet :

    Il n'est pas nécessaire d'être un juriste pour voir que ce procès est une mascarade. C'est un viol des principes les plus élémentaires d'une justice impartiale. La procureur en chef, Caria del Ponte, et le président du tribunal, Richard May, ont voulu se servir de ce prétendu procès comme d'un forum destiné à lyncher Milosevic, à le dénoncer comme coupable devant l'opinion publique.

    Mais la mise en scène a disparu rapidement des grands médias mondiaux. A partir du moment où Milosevic a fait sa déclaration préliminaire, les médias ont réalisé qu'ils auraient du mal à simultanément rendre compte du procès et cacher la vérité. CNN, qui avait prévu à l'origine de retransmettre la déclaration de Milosevic en entier, a abrégé son émission en utilisant le faible prétexte que les images montrées par Milosevic des victimes des bombardements de l'OTAN de 1999 étaient "trop réalistes". La raison de cette décision de draper ce soi-disant procès dans un voile de silence est évidente. Pendant des années, les politiciens occidentaux et leurs médias aux ordres ont raconté, sans le moindre égard pour la vérité ou l'objectivité, que Milosevic était le "boucher des Balkans" et que le peuple serbe était les "nouveaux fascistes".

    Ce sont eux qui ont créé dans l'opinion publique le climat nécessaire à la prétendue "intervention humanitaire" de l'OTAN qui, en fait, a pris la forme d'une sanglante campagne de bombardement de 78 jours. Dès le début, ils ont accusé Milosevic d'avoir été l'artisan des guerres qui ont détruit l'ex-Yougoslavie, et en I999, le TPI l'a officiellement inculpé de l'avoir fait. Sur la foi de cette rhétorique, on aurait pu croire qu'ils avaient des preuves de leurs affirmations. Mais quand le procès a commencé, l'accusation n'avait même pas achevé la rédaction de l'inculpation. Cela n'a pas été un problème pour les soi-disant "juges". Cela n'a pas été un problème non plus que l'extradition de Milosevic de Yougoslavie s'apparente à un kidnapping ; elle était illégale, elle était inconstitutionnelle, elle a été réalisée en contradiction flagrante avec une décision de la Cour constitutionnelle de Yougoslavie.

    Les prétendus "juges" et "accusateurs" se sont rapidement mis d'accord sur le fait que l'OTAN était au-dessus des lois. Ils ont vite décidé que les crimes de l'OTAN ne pouvaient faire l'objet d'aucune enquête.

    Mener un procès qui a pour but de convaincre l'opinion publique de la culpabilité de quelqu'un alors qu'on n'en a aucune preuve, est une affaire délicate. Cela demande un sérieux contrôle. Avec des financiers comme CNN ou George Soros, le tribunal pouvait en exercer beaucoup, mais il demeurait un élément d'insécurité : Milosevic, et ce qu'il pouvait dire. Accuser quelqu'un à tort n'est pas un problème quand on contrôle les médias, mais il est difficile de les réduire au silence quand il s'agit d'un procès, surtout si l'on veut donner à ce procès une apparence d'équité. Dans son effort de censurer Milosevic, l'accusation a voulu obtenir de la cour qu'elle lui impose un avocat. Cela a été le combat-clé avant l'ouverture du procès.


    http://www.csotan.org/textes/texte2.php?art_id=176


    Les fourberies de la part des accusateurs sont innombrables dans ce procès, mais jamais on a pu démontrer que Milosevic avait commandé des génocides, ni même qu'il était raciste, nationaliste peut-être un peu extrémiste certes.

    Et comme on n'a pu lui faire porter le chapeau qu'on voulait lui faire porter, on l'a empoisonné. L'histoire du suicide ne fait ni queue ni tête, il était en prison, il n'avait pas donc pas accès aux "médicaments" contre la lèpre et la tuberculose qui l'ont tué. Le procès se déroulait bien pour lui, on était loin d'avoir des preuves pour l'accuser et il se débattait comme un diable dans l'eau bénite afin de démontrer qu'il était non coupable, non, il n'avait rien de l'homme qui allait se suicider. Et aujourd'hui nos bons chroniqueurs nous le dépeigne comme un dictateur sanguinaire coupable de génocide.

    Votre justice internationale, je me la met où le soleil ne brille pas..

  • Jean-Yves Bégin - Inscrit 17 juillet 2008 10 h 02

    Bof sous le soleil

    MERCI POUR CET ARTICLE SOBRE... STYLE AU-DELÀ DE TOUT...

    TOUT ÇA EN PLEINE FACE, EN PLEIN JOUR, AU JOUR LE JOUR.

    LA LÉGALISATION CONTEMPORAINE DE L'ENFER SUR TERRE...
    POUR LES AUTRES. AU FIL DES ENQUÊTES BUREAUCRATISÉES.

    L'HISTOIRE QUI SE PERPÉTUE, TOUJOURS ÉGALE À ELLE-MÊME.

    ALORS VOUS, MOI, DE NOTRE SALON, QU'Y POUVONS-NOUS?

    NOUS TENIR LOIN, SANS ÉTONNEMENT, SANS ÉTAT D'ÂME?

    ON VA QUAND MÊME PAS LEUR ENVOYER DES MERCENAIRES!

    APRÈS LE ROUANDA, LA BOSNIE, LA SHOAH QUI A FAIT ÉCOLE...

    ET LE RESTE. RESTES HUMAINS. TOUJOURS LA MORT SANS UN CRI.

    RIEN DE NOUVEAU SOUS LE SOLEIL. ET ZAP ZAP ZAP, ET PUIS BOF.

    ET NOUS COMPTER CHANCEUX NOUS AUTRE DE N'ÊTRE PAS COMME ÇA.

    COMME DISAIT YVON DESCHAMPS.

  • Roland Berger - Inscrit 17 juillet 2008 17 h 14

    Des pays profondément religieusement colonisés

    Quel spectacle de voir ces pays africains religieusement colonisés se vautrer dans l'abus de pouvoir aboutissant la plupart du temps au génocide. Quelle belle évangélisation !
    Pas étonnant que l'essentiel de l'opposition conservatrice au coeur de l'Église anglicane provienne de ces pays. Et durant ce temps, Benoît est parti fêter en Australie. Honte !
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • Roland Berger - Inscrit 17 juillet 2008 17 h 17

    À Jean-Yves Bégin

    Comme vous je surnage à peine dans une mer de désespérance. L'humanité ne mérite sans doute pas de survivre, elle qui va bon train dans la destruction de la planète qui a facilité son essor.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario