Cigarettes Popeye

À compter du 31 mai prochain, leurs séduisants emballages ne pourront plus briller dans les étalages des détaillants qui vendent des produits du tabac. En vertu des dernières dispositions de la loi 112, les couleurs vives de ces petits paquets annonçant bien plus la sucrerie que la nicotine seront cachées.

Cet appât, qui a fait rugir des jeunes cette semaine, ce sont les cigarillos, avec leurs «couleurs qui mentent» et leurs «saveurs qui tuent». La campagne de dénonciation, qui accuse les fabricants de manipuler les jeunes en les trompant, est rafraîchissante, car elle émane des jeunes eux-mêmes. Agacés d'être ciblés de manière hypocrite par l'industrie du tabac, ils demandent au ministre de la Santé de durcir le ton et de condamner toute forme de détournement.

Ils ont tout à fait raison de vociférer leur mécontentement. Avec leurs dehors attirants — couleurs bonbon, paquets compacts —, les cigarillos se confondent avec les paquets de gomme et les pochettes de baume à lèvres. Vendus à l'unité et en petites quantités, ils offrent l'utopie de l'essai inoffensif. Ils ont beau goûter le chocolat ou la fraise, ces petits cigares affichent bel et bien des taux de nicotine aussi élevés, voire plus, que la cigarette.

Insupportable malversation. Certains jeunes clients s'en emparent comme d'une banale cigarette Popeye. Avec ceux-là toutefois, on ne «joue» plus à fumer comme les grands: on fume, pardi! C'est le procédé doucereux que les jeunes ont dénoncé cette semaine, demandant au gouvernement de faire interdire l'ajout de saveurs aux produits du tabac en plus de resserrer la réglementation en matière d'emballage.

Leur message n'a malheureusement rien d'alarmiste. Les dernières statistiques démontrent un encourageant recul de la cigarette chez les jeunes du secondaire (de 23 % à 15 % de 2002 à 2006) mais traduisent aussi un engouement inquiétant pour le fameux cigarillo (de 15 % à 22 % au cours de la même période).

Les efforts des gouvernements en matière de lutte contre le tabagisme ont porté fruit. En témoignent la diminution du nombre de fumeurs — 403 000 de moins au Québec en 2007 par rapport à l'année précédente — et le passage relativement aisé des limites dictées par la loi 112.

Fin mai, cette loi signera la mort des fumoirs en milieu de travail, en plus d'interdire l'étalage visible des produits du tabac sur les présentoirs. La stratégie promotionnelle des cigarettiers prendra aussi un autre coup de plomb dans l'aile: en effet, les réclames liées au tabac devront se plier à une série de règles très limitatives.

Voyant les consommateurs leur échapper, certains fabricants se rabattent sur un marketing dit de banalisation. Déguisant le poison en bonbon, ils tendent un piège à des jeunes d'autant plus susceptibles de sombrer dans la dépendance qu'on leur vend l'illusion de la friandise!

À côté de cet appât trompeur, quel choquant contraste que celui qu'offrent les paquets de cigarettes avec leurs mises en garde troublantes — «La cigarette cause des maladies de la bouche» ou «Qui dit fumée dit acide cyanhydrique» —, assorties d'images peu ragoûtantes! Pour la clientèle la plus vulnérable, ne faut-il pas avoir recours à toutes les précautions?

Les jeunes ont raison d'appeler au bon goût et à la modération. Le ministre Philippe Couillard a assuré qu'il sera attentif aux effets pervers de l'application de sa loi, quitte à en serrer davantage les dispositifs. Impossible de manquer à cette promesse.

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machouinard@ledevoir.com