Une Caisse indépendante

Le président de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Jean-Claude Scraire, a récemment annoncé qu'il quittait la tête de l'institution, ce que plusieurs avaient vu venir depuis longtemps. Or, contrairement à bien des dirigeants placés dans la même situation, M. Scraire a tenu à livrer une sorte de testament dans lequel il propose des changements importants à ce qu'il est convenu d'appeler «la gouvernance» de l'institution. Changements que Québec a tort de rejeter du revers de la main.

Jean-Claude Scraire quitte la Caisse deux années avant la fin de son mandat de dix ans. Même si ce départ est volontaire, on peut croire qu'un premier ministre sortant trouve un certain intérêt à pouvoir ainsi nommer un nouveau président pour les dix prochaines années, sans possibilité de destitution par le prochain gouvernement. La rumeur veut cependant que l'on ne se soit pas entendu sur les termes de ce départ, ce qui expliquerait la décision de M. Scaire de se vider le coeur en proposant des changements au fonctionnement de la Caisse.


Les années Jean-Claude Scraire furent des plus productives pour la Caisse. D'une trentaine de milliards au début des années quatre-vingt dix, l'actif sous gestion a grimpé à plus de 133 milliards l'an dernier. Quant au rendement annuel moyen, il a atteint 10,7 %, une performance fort respectable. De plus, sous Jean-Claude Scraire, la Caisse a diversifié ses opérations, tant aux plans géographique que sectoriel, et à ceux qui lui reprochent d'avoir délaissé le Québec au profit de l'international, il faut répondre qu'avec un tel volume d'épargne, la prudence impose une semblable orientation.


Tout n'est pas rose dans ce bilan et on se rappellera longtemps les erreurs commises dans le domaine de l'alimentation, ou encore la perte d'un milliard d'actif consécutive à l'achat de Vidéotron par Quebecor. Cela dit, le bilan des années Scraire est tout à fait remarquable, ce que vient de confirmer Standard & Poor's en attribuant la cote de solvabilité maximale à la Caisse.


Le départ de M. Scraire fournit une occasion en or de revoir le fonctionnement du conseil, mais surtout le mode de nomination du futur président. Du temps de Robert Bourassa, la Caisse était dirigée par deux présidents à temps plein, l'un à la tête du conseil et l'autre chargé des opérations courantes. Tous les deux ayant été nommés par le gouvernement pour un mandat de dix ans, le conflit de pouvoir fut constant.


À son arrivée à la tête du gouvernement, Jacques Parizeau fit modifier la loi pour confier la présidence du conseil et des opérations à un même individu. C'est précisément cet homme, Jean-Claude Scraire, qui propose aujourd'hui de scinder à nouveau la présidence, cette fois en confiant la direction du conseil pour trois ans seulement à un président à temps partiel, et la gestion courante à un président-directeur général nommé pour sept ans. Autre changement majeur: le premier serait choisi par le gouvernement et le second par les membres du conseil, dont la composition serait aussi revue dans un souci de plus grande indépendance.


Le premier ministre Landry n'a pas mis de temps à répondre par un non catégorique, prétextant qu'il appartient au gouvernement de nommer les dirigeants puisque la Caisse a aussi un mandat de développement économique. Et alors? En quoi un p.-d.g. choisi par le conseil pour ses seules compétences et non pour ses convictions politiques servirait-il moins bien le développement du Québec? Les membres du conseil, eux-mêmes nommés par le gouvernement, ne sont-ils pas capables de juger du meilleur candidat possible pour diriger la barque?


À l'heure où les accusations d'ingérence politique dans la gestion de la Caisse se font de plus en plus insistantes, il devient nécessaire pour la crédibilité de l'institution et la bonne gestion de l'épargne des Québécois de séparer clairement les fonctions d'orientation du conseil de celles de la direction des opérations.