Tenir sa langue

Après une semaine sous les salves, Pauline Marois le reconnaît enfin: elle aurait dû tenir sa langue!

En causant à la légère de bilinguisme idéal, la chef du Parti québécois s'est royalement enfoncée dans le bourbier linguistique. La reconnaissance de sa maladresse arrive huit interminables journées après la publication de ses propos controversés; l'intermède a été assez long pour que des langues bien pendues l'accusent de traîtrise.

La faute de Madame: avoir associé sa conception d'un bilinguisme bien ancré à l'école non seulement à l'anglais intensif offert au dernier cycle du primaire mais aussi à l'apprentissage — en anglais — d'une matière comme l'histoire ou la géographie. Shocking!

Mme Marois a reconnu avec justesse avoir poussé trop loin son rêve d'ouverture des jeunes Québécois à une langue seconde, en l'occurrence l'anglais. Certains ont associé son glissement à une sympathie d'esprit pour le bilinguisme à la Trudeau: voilà le vrai dérapage! En réalité, hormis cette bévue pour laquelle Pauline Marois risque de se mordre la langue encore longtemps, le fond de sa pensée reflète un certain bon sens.

Après les mises en garde d'usage — un solide apprentissage du français, un anglais intensif tel que la loi le permet —, pourquoi se rebeller contre une ouverture à la richesse indéniable qu'est l'apprentissage d'une autre langue, son corollaire le plus désolant étant bien sûr l'ignorance et ses multiples freins? Bien sûr, l'anglais vogue sur un douloureux paradoxe: l'attrait auquel certains l'associent est vite liquidé par la menace que d'autres perçoivent.

On l'a peut-être déjà oublié, mais le projet de loi 195 sur l'identité québécoise, qui a aussi valu quelques pénibles quarts d'heure à la chef du PQ l'automne dernier, contenait malgré ses imperfections une volonté nette de consolider le fait français, intimement lié à la citoyenneté québécoise.

Le PQ a déjà fait consensus à propos de l'anglais à l'école. En 2001, le ministre de l'Éducation d'alors, François Legault, brandissait un plan d'action pour «améliorer l'apprentissage de la langue seconde». Il prévoyait la mise en place progressive de l'enseignement intensif de l'anglais.

Ce regard en arrière ne pourra qu'éveiller la nostalgie. Bien que la question linguistique ait toujours été une bombe à retardement ici, 2008 se place sous des auspices bien différents. La nouvelle chef est déjà épiée pour sa tendance à l'approximation, par exemple autour de la question référendaire. Son parti, qui fait de la langue une clef de voûte, cherche à redéfinir son profil. Les débats linguistiques font rage au Québec.

Ce contexte délicat, que la chef du Parti québécois aurait dû savoir décoder, impose une prudence exemplaire dans l'expression du fond de sa pensée, si sensé fût-il. Mieux vaut parfois tenir sa langue.

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machouinard@ledevoir.com

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29 commentaires
  • Gervais Pomerleau - Inscrit 14 février 2008 01 h 00

    Avant d'améliorer le contour...

    Madame Chouinard nous propose de poursuivre la lancée de François Legault qui, en 2001, montait au front pour l'amélioration de la langue seconde en mettant, nous rappelle-t-elle, un enseignement intensif de l'anglais.
    L'anglais sera-t-il, alors, me permets-je de questionner, normalisé par le bas (pour éviter trop d'échecs) comme c'est le cas pour le français?
    Avant de chercher à connaître une langue seconde (ce qui, en soi demeure une chose utile j'en conviens), il serait peut-être temps de mettre un frein à un certain je-m'en-foutisme de la part de nos élus quant à la qualité du français qu'on force les enseignants à transmettre aux jeunes.
    Sera-t-on meilleur en anglais qu'en français?
    Avant de songer aux plate-bandes, il faudrait commencer par consolider les fondations de la maison, non?
    Nos jeunes arrivent à l'université et ont peine à écrire un français correct dans bien des cas et on devrait commencer à leur enseigner une deuxième langue dès le milieu du primaire? Un peu de sérieux, quand même!!! A moins, bien entendu, qu'on tienne réellement à «enfin» donner raison à Lord Durham.

  • Yvon - Inscrit 14 février 2008 06 h 48

    Pour tenir une langue, il faut la maîtriser.

    Madame Marois revient au galop contrôlé car quelques idéologues du PQ ont su la rappeler à l'ordre. Déjà, au début de l'ancien siècle -- je vous passe les détails que vous connaissez certainement mieux que moi, c'est vous qui nous informez - nous avons la polémique entre Claude-Henri grignon reprochant à Harry Bernard, dans son « Ombres et Clameurs » de considérer qu'au Québec la « littérature sera aussi française ». Cette tentative de « conciliation » n'et pas supportable pour M. Grignon. Parce que Grignon ne croit pas à ce qu'il appelle un « bilinguisme », c'est-à-dire de la langue canadienne et de la langue française et je le cite à la page 189 : « Vous n'ignorez pas qu'un peuple quelqu'il (sic) soit ne peut parler, ni écrire parfaitement deux langues. » Grignon, va s'opposer à Bernard en stipulant un impératif, «resto chez nous», tout e conseillant les écrivains d'ici de « se servir du vocabulaire canadien qui n'existe nulle part ailleurs. » Pourtant à lire Bernard, on s'aperçoit de contradictions qui ne sont pas encore résolues au Québec d'aujourd'hui et je cite Bernard avec ses accent très madame Bombardier : « on est d'autant plus français qu'on est plus canadien. Et nos lettres seront d'autant plus françaises qu'elles seront canadiennes, d'autant plus canadiennes qu'elles seront plus catholiques. » (Essais critiques, page 42, 1929).
    Ce refus du bilinguisme qui en réalité existe ici et maintenant, se répercute sur la question de l'anglais et ce revirement hautement politique ne présage rien de bon quant au sérieux du PQ. On préfère l'isolement, voilà tout.

  • Gérald Tremblay - Inscrit 14 février 2008 07 h 40

    Consulter avant de parler

    Comment est-ce possible qu'une chef de parti expérimentée comme Mme Marois ne prenne pas la peine de consulter au moins les députés de son parti avant de se prononcer sur un sujet aussi délicat que la langue ? Est-ce que le dialogue est coupé entre elle et ses collègues ? Est-ce qu'elle se croit obligée de tout décider par elle-même ?Est-ce que...? Est-ce que... ?

  • jean claude pomerleau - Inscrit 14 février 2008 07 h 48

    Pour en finir avec la langue.

    Il ne s'agit pas de défendre la langue (comme certains indépendantistes le demandent), il s'agit de consolider notre culture sur les assises d'un état qui possède tous ses moyens : Un état optimal. Un état souverain.

    L'erreur tient au fait que le PQ manque de ce qui est essentiel quand on veut faire naître un pays : Une culture d'état ("Seul l'état agit avec envergure"). Je sais, le mot envergure fait peur dans une province ou le culte de la petitesse est une vertu partagée.

    Une culture d'état, une stratégie d'état, des actes d'états (d'envergures), c'est exactement ce qui a permis la réalisation de la Révolution tranquille. Madame Marois y était presque quand elle a sortie de son chapeau le projet de doter le Québec de sa propre Constitution. Hélas ce projet fut mal défendu et on a laissé la médiacratie fédéralistes réduire cette proposition à un de ses volets (la citoyenneté). Alors qu'il s'agit d'un acte d'état d'envergure qui précise les termes politiques et juridiques de l'état du Québec. Un pas concret vers l'édification d'un état optimal, condition essentielle pour assurer notre existence en tant que peuple en Amérique.

    jcpomerleau

  • Robert Thivierge - Abonné 14 février 2008 08 h 17

    La whippettitude

    Ahurissant de lire ce plaidoyer d'une éditorialiste pour une approche whippet à l'expression d'idées. Il faut que tout ce que dit un chef politique soit blanc, mou et vide de substance et surtout à toute épreuve contre ceux qui font profession de grimpeurs de rideaux ou pour se mettre à l'abri de quelque grossièreté en provenance de Trois Pistoles. SVP de l'oxygène et de la spontanéité dans le débat public et sus aux prêtresses de la rectitude