L'Iowa n'est qu'un début

La victoire des candidats démocrate Barack Obama et républicain Mike Huckabee lors des caucus de l'Iowa, jeudi, confirme le désir de changement d'une frange non négligeable de l'électorat américain. Même si ce petit État rural n'est pas représentatif de l'ensemble du pays, les résultats de cette semaine indiquent que la base en a assez des élites qui dirigent les deux grands partis à Washington.

Ce qu'on a surtout retenu des caucus de l'Iowa, c'est la défaite de Hillary Clinton qui, quelques jours auparavant, était donnée gagnante chez les démocrates et celle du favori Mitt Romney chez les républicains. Dans les deux cas, les candidats avaient, et ont toujours, à leur service des machines électorales riches et bien huilées, ainsi que l'appui de personnalités très en vue au sein de leur parti respectif. Dans les deux cas aussi, les vainqueurs étaient encore peu connus il y a seulement un an, M. Huckabee surtout, le gagnant chez les républicains, dont un commentateur du New York Times rappelait hier qu'il avait davantage fait parler de lui pour les 100 livres perdues sur le pèse-personne que pour ses idées politiques. Mais voilà, la politique étant ce qu'elle est, les participants aux caucus de cet État de moins de trois millions d'habitants ont voulu lancer un message fort pour le changement.

Cela dit, aucun des deux vainqueurs ne peut s'endormir sur ses lauriers puisque la bataille ne fait que débuter.

Dans le cas de M. Huckabee, ce pasteur évangélique ultraconservateur, la plupart s'entendent pour dire qu'il a profité du sentiment religieux des chrétiens fondamentalistes de l'Iowa. Ces gens n'ont pas seulement voté pour lui, ils ont milité en sa faveur, au détriment du favori Romney, un mormon du Nord qui fut organisateur des Jeux de Salt Lake City avant d'être élu gouverneur du Massachusetts, poste occupé jusqu'en 2006. La dynamique sera bien différente lors des primaires du New Hampshire, mardi prochain, et du Super Thuesday du 5 février, alors que 22 États — dont New York et la Californie — éliront leurs délégués en même temps. Cette fois, le porte-à-porte et les poignées de main compteront beaucoup moins que la publicité télévisée pour convaincre les électeurs.

Pour tout dire, il serait même surprenant que M. Huckabee réussisse à battre Mitt Romney, qui profite du soutien financier de la grande entreprise américaine, ou l'ex-maire de New York, dont la piètre performance en Iowa ne doit pas faire oublier qu'il y a peu fait campagne afin de concentrer ses énergies et son argent dans les États plus prometteurs, comme la Floride.

Pour ce qui est des démocrates, le gagnant de cette semaine, Barack Hussein Obama (un deuxième prénom peu entendu pendant la campagne... ), fils d'un père africain né au Kenya et d'une mère blanche américaine, il ne peut pas non plus se fier aux premiers résultats. Ce serait nier la puissante organisation de l'ex-première dame des États-Unis et la popularité de celui qui a terminé bon deuxième, devant Mme Clinton, soit l'ex-sénateur de la Caroline du Nord, John Edwards. Beaucoup moins riche que ses deux adversaires, M. Edwards doit limiter ses dépenses, mais il entretient son image de libéral modéré et sa bonne réputation auprès des grandes centrales syndicales. N'est-ce pas lui qu'Al Gore avait choisi pour faire campagne à ses côtés comme futur vice-président lors de la campagne de 2004?

La victoire de Barack Obama en Iowa est singulière à plus d'un égard. D'abord, elle marque un point tournant dans la vie politique américaine, où aucun Noir n'est jamais parvenu à monter aussi haut dans la course à la présidence. Dans ce petit État rural du Midwest, les Noirs ne comptent que pour quelques points de pourcentage dans la population et, pourtant, à aucun moment la couleur du candidat ne semble avoir joué dans le choix des électeurs. De plus, les sondages effectués à la porte des caucus nous ont appris qu'une majorité de nouveaux électeurs indépendants et de jeunes ont préféré M. Obama à Mme Clinton, qui a été le choix des plus âgés. Les femmes aussi ont largement voté pour M. Obama, ce qui n'augure rien de bon pour Mme Clinton.

Obama représente le changement auquel aspire une large fraction du peuple américain après les années Bush. Mme Clinton aussi veut jouer cette carte du changement, mais parce qu'elle est la femme d'un ex-président et qu'elle a beaucoup misé sur son expérience (celle de son mari, insistent les critiques!), la voilà reléguée au rang de représentante de l'establishment. C'est donc elle la grande perdante de l'Iowa, et même si son mari était parvenu à la présidence après avoir perdu les caucus de l'Iowa et la primaire du New Hampshire, bien des observateurs doutent maintenant des chances de Mme Clinton (60 ans) de répéter l'exploit devant des adversaires plus jeunes (46 et 54 ans) et aussi populaires.

j-rsansfacon@ledevoir.com

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