L’autre paradoxe canadien

Pour la deuxième journée consécutive, le prix du baril de pétrole brut a brièvement touché le plafond psychologique de 100 $, hier, à New York. La nouvelle a poussé le dollar canadien à la hausse, réduisant d’autant le coût d’achat des produits pétroliers pour les consommateurs canadiens, qui ne cessent pourtant pas de se plaindre de la hausse du prix de l’essence... Curieux paradoxe!

Depuis dix ans, le prix du pétrole brut est passé de 10 $ à 100 $ le baril sur le marché mondial. Il faut cependant rappeler qu’à 10 $, il était anormalement bas, ce qui avait incité les pays producteurs à réduire l’offre pour corriger la situation.

Depuis ce temps, la situation mondiale ayant évolué sur les plans tant politique qu’économique avec la guerre d’Irak et l’entrée en scène de la Chine sur le marché des grands consommateurs d’énergie, le prix du pétrole a non seulement subi une correction à la hausse, mais il s’est envolé pour atteindre le seuil psychologique que l’on sait.

Personne ne peut prévoir avec la moindre certitude combien vaudra le baril de brut dans six mois, encore moins dans cinq ans... Selon certains experts, les prix élevés sont là pour rester et peut-être même verrons-nous le baril à 200 $ dans quelques années. Pour d’autres, dont des dirigeants de pays producteurs, les hausses récentes ont surtout été provoquées par les spéculateurs, de sorte que le prix du brut devrait redescendre à un niveau plus réaliste de 60 $ ou 70 $ le baril dans un avenir prochain. Peut-être bien, surtout si le ralentissement économique qui se profile aux États-Unis s’étend à l’ensemble des pays industrialisés, provoquant ainsi une diminution de la demande d’énergie.

Quoi qu’il en soit, la meilleure attitude à adopter à titre de consommateurs est évidemment la prudence pour éviter que les fluctuations de prix n’affectent le niveau de vie. Véhicules moins énergivores, adoption de mesures d’efficacité, tous les moyens sont bons pour limiter les dégâts.
Cela dit, à 1,10 $ le litre, l’essence est chère, mais elle le serait encore plus si le dollar canadien valait toujours 0,62 $US. Le pétrole étant négocié en dollars américains, le prix à la pompe serait plus élevé de quelques dizaines de cents si notre monnaie n’avait pas bougé.
Or, ô paradoxe!, c’est précisément parce que le Canada est un important producteur de ressources naturelles, dont du pétrole et du gaz, que notre monnaie a pris du mieux par rapport à la devise américaine. Et c’est aussi pour cette raison que les finances du gouvernement fédéral sont en meilleur état que jamais, une situation qui a permis de réduire la dette, les impôts... et même la TPS sur les produits pétroliers qui, en passant de 7 % à 5 %, a réduit le prix du litre d’essence de 0,02 $. En somme, la hausse du prix du pétrole qui nous dérange tant favorise une hausse du dollar qui à son tour réduit le coût réel du pétrole...

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Jusqu’à ce jour, la flambée du prix du baril de brut n’a pas eu les effets dévastateurs qu’on aurait pu prévoir, contrairement aux années 1970 alors que l’inflation et les taux d’intérêt avaient touché des niveaux records. Du moins pas encore, faut-il ajouter, puisque la situation tend à évoluer dans une direction plus inquiétante depuis quelques mois.

Entre 2002 et 2008, l’économie mondiale a connu une croissance soutenue qui aurait dû conduire à des pressions inflationnistes beaucoup plus fortes, n’eût été de la Chine qui a envahi le marché avec des produits de consommation à prix peu élevés. Avec un taux de chômage très bas, des taux d’intérêt raisonnables, une croissance modérée mais constante des salaires, et des réductions d’impôts, les consommateurs canadiens ont profité d’une longue période de prospérité qui ne pouvait conduire qu’à une appréciation de leur devise.

Malheureusement, cette période faste tire à sa fin. Par l’effet combiné de la hausse de notre dollar et du ralentissement en cours aux États-Unis, tous les gouvernements du Canada doivent maintenant se tenir prêts à intervenir pour soutenir l’économie canadienne, que ce soit par l’augmentation des dépenses ou par de nouvelles baisses d’impôt, selon les conditions propres à chacun. Déjà, Québec a annoncé des programmes pour venir en aide à son secteur manufacturier durement touché par la hausse du dollar. Souhaitons que les conservateurs en poste à Ottawa n’attendront pas pour agir à leur tour, eux dont l’idéologie de la non-intervention est malheureusement encore plus radicale que celle de leurs maîtres à penser à la Maison-Blanche.

j-rsansfacon@ledevoir.com

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