Courriels du ciel

Nous leur prêtons des ailes. Nous leur faisons même l'honneur d'avoir un corps, et souvent le plus beau corps qui soit. Existent-ils? Existent-ils simplement parce que nous y croyons? Leur existence ne dépendrait-elle pas plutôt de la part d'imaginaire qui nous habite? Comment vérifier? Objectivement, cela va sans dire! À l'affût de tout excès de croyance populaire, le Vatican s'est récemment inquiété de leur prolifération.

Croyance ou pas, ils font partie depuis longtemps du patrimoine culturel de l'humanité: Ravenne, Vézelay, les cathédrales du Moyen Âge. Et, au Québec, quelle église, quelle chapelle, quel cimetière n'a pas ses anges? Il faut dire que les peintres, les imagiers, les iconographes, les sculpteurs y sont pour beaucoup: Cimabue, Giotto, Fra Angelico, Botticelli, El Greco, Chagall, Osias Leduc, d'autres encore. Du côté des écrivains? Je citerais tout de suite Le Récital des anges du cher Nelligan. Plus près, le chantre dépareillé de la saga québécoise des anges bibliques, Rina Lasnier (1915-1997), et le poète Jean-Marc Fréchette qui, dans La Porte dorée (Noroît, 2001), en route mystique vers Jérusalem, salue ses anges avec des mots riches de vie.

Que je déroule la Torah, que j'ouvre la Bible ou le Coran, les anges sont toujours là. Des chérubins zélés montent la garde devant le Paradis terrestre; l'ange Gabriel, si cher à l'islam, accompagne le pèlerin Tobie. Selon l'Apocalypse, les anges se chiffreraient par milliers et myriades. Chacun, paraît-il, est unique en son espèce, comme nous, différent de tous les autres, et créature de Dieu.

La vieille théologie, qui change rarement d'idée, a proclamé solennellement en 1215, au IVe Concile de Latran, que «notre univers est habité d'esprits invisibles», prêts à nous secourir au moindre appel, mais en tout premier, comme il se doit, au service du Tout-Puissant. La croyance est ferme en Orient depuis longtemps; elle est vite passée en Occident. Pour résumer des siècles et des siècles de foi, disons qu'il existerait, entre la divinité pure et l'humanité, des êtres moins divins que Dieu mais plus spirituels que nous, des êtres sans lourdeur, messagers d'En-Haut, porteurs des courriels du ciel, médiateurs, génies volants si nous voulons, voyageurs de l'Esprit. Magnificence du réel invisible! Débordement jamais à court de moyens de l'imaginaire humain!

Certains anges, dit-on, sont des adorateurs souvent en extase devant l'Éternel. Sont-ils supérieurs à ceux qui ont la réputation d'être de grands musiciens? D'autres ont une mission essentiellement voyagère afin de nous rappeler, peut-être, la vocation spécifique de toute âme humaine éprise d'idéal et de vérité libérée.

Attendons-nous qu'à Noël il y ait des anges. Beaucoup d'anges! Des anges plus ou moins discrets selon les situations dans lesquelles nous les plaçons. Un récit ancien, daté des années 80 de notre ère et signé Luc, raconte à voix basse, à voix haute, je ne sais plus, que tout à coup, dans la nuit du premier Noël, «l'Ange du Seigneur se tint près des bergers et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa clarté. Ils furent saisis de crainte, mais l'ange leur dit: "Voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de toute la Terre: aujourd'hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ Seigneur." Et soudain se joignit à l'ange toute une armée du ciel en grand nombre qui chantait la louange de Dieu. Ils disaient: "Splendeur pour Dieu dans les hauteurs! Sur la Terre, paix pour les hommes ses bien-aimés!"» Lorsque les messagers furent repartis vers le ciel, les bergers se sont concertés: «Allons jusqu'à Bethléem et voyons ces choses que le Seigneur nous a fait connaître.» Ils se sont hâtés et ils ont trouvé Marie, Joseph et l'Enfant couché dans l'étable.

À nous, croyants de tradition ou chercheurs à travers ombres et clartés, le chemin des bergers, qui dans la nuit veulent voir et savoir ce qui se passe ailleurs, est encore ouvert par les courriels venus du ciel: c'est le privilège de la pensée, de la libre pensée, de la liberté pure et sans tache. «Toute la dignité de l'homme est dans la pensée» (Pascal). Il s'agit simplement de nous mettre en route, comme vers un Compostelle imaginaire. C'est à ce prix que s'opèrent parfois des conquêtes, les conquêtes jamais terminées de la pensée face aux croyances reçues! Chemins de vérité possibles aujourd'hui, ici au Québec plus particulièrement. Les randonnées au nom d'une liberté religieuse réapprivoisée ne peuvent qu'être bénéfiques à ceux, à celles qui souhaitent encore aujourd'hui passer de l'acquis à la découverte, du passé à l'avenir.

Le temps de Noël est propice pour nous retrouver ainsi, joyeusement alertés, réunis aux frontières du voir et du croire, du savoir pour mieux croire. Dotés d'intelligence et de bon vouloir, déjà en voie d'absorber positivement les refus absolus de la Révolution tranquille, il n'est rien dont nous sommes moins capables, en 2002, que d'aller plus loin, plus haut, au-delà de nos blessures. Intérieurement, cela va sans dire. Les voyages de l'âme sont beaux, captivants et prometteurs. L'horizon recule à mesure que l'on avance. Se déploie devant nous l'univers aérien de la pensée renouvelée. Chemins du divin! Chemins des bergers! Chemins des anges! Peut-être, et c'est un ultime souhait de Noël, qu'un courriel du ciel, une illumination portée par un ange, nous y entraînera! Qui sait?

Qui sait?

Joyeux Noël!