Le paradoxe israélien

À peine l'apaisement militaire constaté sur le front extérieur, voilà qu'Israël est confronté à la plus grave crise politique depuis l'élection d'Ariel Sharon au poste de premier ministre. Si la coalition qu'il avait organisée non sans peine n'a pas encore implosé, sa position à la Knesset, elle, s'est passablement fragilisée au cours des derniers jours. Tellement que plus d'un observateur de la scène politique s'attend à des élections anticipées d'ici l'automne.

Dans la foulée du bras de fer qui l'a opposé aux deux formations orthodoxes, soit le Shass et le Parti unifié de la Torah, Sharon ne dispose plus de la majorité simple à la Chambre. Après soustraction des députés qui défendaient les couleurs des orthodoxes, la coalition de partis que préside Sharon compte exactement 60 députés sur les 120 qui composent la Knesset. Qu'une motion de blâme à l'endroit de Sharon soit adoptée avec le soutien d'un seul député travailliste, et hop! Des élections seraient déclenchées illico.


En l'état actuel des choses politiques israéliennes, la possibilité que des élections aient lieu cette année ne contrarierait pas l'actuel chef de gouvernement. Loin de là! En refusant de participer à l'effort que le ministre des Finances exige de tous afin que l'économie du pays ne sombre pas dans une situation analogue à celle qui prévaut en Argentine, le Shass n'a fait qu'aiguiser la crispation qu'une majorité de citoyens ressent à son égard. Il faut savoir que les orthodoxes, base électorale du Shass, sont exemptés de service militaire et vivent essentiellement des allocations que l'État leur accorde.


Selon les analyses politiques et les sondages, les Israéliens non orthodoxes en ont tout simplement ras-le-bol que ce parti s'amuse à faire et défaire les coalitions au pouvoir. C'est le Shass qui avait coulé Barak; c'est le Shass que Sharon entend couler en capitalisant notamment sur la popularité qui est la sienne actuellement. Il est plus que probable que Sharon souhaite réaliser un coup double: affaiblir sensiblement les orthodoxes et Benjamin Nétanyahou, son principal concurrent au sein du Likoud.


Il y a une dizaine de jours, celui qu'on surnomme Bibi a confectionné un coup politique qui s'est rapidement retourné contre lui. S'il est parvenu à faire accepter par les membres du Likoud une proposition stipulant qu'il n'est pas question de reconnaître un État palestinien, il n'a pas réussi à convaincre les Israéliens. Au contraire. D'après les derniers sondages, la majorité des Israéliens pensent exactement le contraire du Likoud qui, avec 19 sièges à la Knesset, ne dispose pas d'une position dominante.


Cela étant, l'épisode des derniers jours a accouché d'un paradoxe. En effet, voilà que Sharon, pour affermir sa position, a amorcé des négociations avec un parti de gauche dont la raison d'être est de combattre les orthodoxes. Si ce parti, le Shinouï, rentre au gouvernement en compagnie d'un autre parti laïque, alors Sharon dirigera une coalition dominée par la... gauche! Comprenne qui pourra.