L'ambiguïté canadienne

Malgré le refus des États-Unis, le Canada souhaite toujours ratifier le Protocole de Kyoto avant la fin de la présente année. Pour y parvenir, Ottawa a publié récemment un document de consultation proposant quatre voies différentes qui permettraient chacune de ramener les émissions de gaz à effet de serre sous le niveau de 1990. Mais, tant au plan national qu'international, le risque d'échec est plus élevé que jamais.

Au terme d'une rencontre des ministres canadiens de l'Environnement qui s'est tenue cette semaine à Charlottetown, l'Alberta a annoncé qu'elle n'appuierait pas Ottawa dans sa volonté de ratifier le protocole signé en 1997 à Kyoto. Pour le gouvernement Klein, le Canada devrait suivre l'exemple américain en adoptant son propre plan de lutte contre les gaz à effet de serre (GES). L'Alberta étant une province riche dont les revenus proviennent largement de la production pétrolière, son gouvernement craint comme la peste les mesures de réduction des GES, et surtout leur application trop rapide. Il propose donc de reporter à 2020 au lieu de 2012 l'échéance de la phase initiale du programme.


Il va sans dire qu'une telle décision équivaudrait à un retrait du Canada des discussions au plan international, ce dont le gouvernement Chrétien ne veut pas. Car, contrairement aux États-Unis qui ont connu un changement de président entre l'adoption du protocole et le moment de le ratifier, les libéraux de Jean Chrétien ont participé activement et appuyé chacune des étapes de Kyoto. La crédibilité du gouvernement, voire celle du Canada, est donc en cause.


Cela dit, le retrait américain pose un sérieux problème au Canada et menace l'application du protocole à l'échelle internationale. La règle adoptée par les 34 pays industrialisés signataires stipulait que, pour devenir effectif, le protocole devait être ratifié par un nombre de pays suffisant pour couvrir au moins 55 % des GES produits en 1990. Or, comme les États-Unis comptent pour 36,1 % du total, et l'Australie qui a aussi choisi de ne pas ratifier l'accord, un autre 2,1 %, la marge n'est plus que de 8,9 %. Il suffirait de quelques autres désistements pour que tout soit à reprendre.


Il va sans dire que ni les écologistes ni les citoyens et leurs représentants ne souhaitent l'écriture d'un tel scénario. Au Québec, le gouvernement du Parti québécois appuie Kyoto, comme dans la plupart des provinces au pays. Mais Ottawa peut difficilement se permettre de signer un accord international qui le conduirait à imposer des mesures impopulaires dans les provinces récalcitrantes comme l'Alberta.


Voilà d'ailleurs pourquoi, des quatre propositions qui seront soumises à la consultation au cours des prochains mois, celle qui est privilégiée par Ottawa implique de nouvelles concessions de la part des autres pays industrialisés à qui on demande de reconnaître l'apport des exportations canadiennes de gaz naturel et d'électricité vers les États-Unis (deux formes d'énergie plus propres que le charbon et le pétrole) dans le bilan de lutte contre les GES. Le premier ministre Chrétien lui-même a défendu ce point de vue lors de son récent passage en Europe, sans grand succès toutefois. Un accord en ce sens arraché aux autres signataires faciliterait grandement le travail d'Ottawa auprès de l'Alberta, mais aussi auprès de la Colombie-Britannique et de l'Ontario. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, les Européens ayant la conviction qu'ils ont déjà beaucoup cédé pour obtenir l'appui canadien.


Kyoto doit être ratifié et mis en application, cela ne fait aucun doute. Malheureusement, il n'y a que l'optimisme et le bon sens pour nous permettre d'espérer que les lobbys industriels anti-Kyoto ne réussiront pas à faire reculer les gouvernements.


jrsansfacon@ledevoir.ca