La chute américaine

L'image actuelle des États-Unis à travers le monde s'avère l'agencement de toutes les rancoeurs et contrariétés qui font la mauvaise réputation. La publication cette semaine d'une vaste étude menée par The Pew Research Center de Washington auprès de 38 000 personnes réparties dans 44 pays révèle que le degré d'affection à l'égard des États-Unis est à son plus bas depuis des lustres. Depuis le précédent diagnostic, réalisé il y a deux ans, la notoriété de cette nation a perdu passablement de son éclat partout dans le monde musulman, de même qu'en Europe. Pire, tout le crédit récolté, si l'on ose dire, aux lendemains du 11 septembre 2001 s'est réduit comme peau de chagrin.

Faite d'aversion ou de haine, cette disgrâce reflète le rejet de la politique arrêtée par le président Bush pour contrer le terrorisme et de celle retenue pour renverser Saddam Hussein. Avant d'en relever les principaux traits, il faut souligner l'influence que l'antiaméricanisme persistant, «ce socialisme des imbéciles», a imprimé sur bien des résultats de l'enquête. A contrario, la forte inclination unilatéraliste de l'administration Bush ne pouvait que favoriser, en partie, cette montée de fièvre.

Une fois toutes les données soupesées, on constate que les ambivalences, les contradictions et les faux-semblants de la politique américaine à l'endroit du monde musulman ont produit cet effet boomerang. Pour les musulmans, les États-Unis sont considérés comme le gardien du statu quo de régimes qui les oppriment. L'exemple par excellence est ce soutien quasi sans failles que Washington apporte aux féodaux qui règnent en Arabie Saoudite. Qui plus est, ce cas a ceci de particulier que les wahhabites, archimajoritaires en ce pays, sont détestés un peu partout dans l'univers musulman.

En outre, on ne comprend pas comment il se fait que les États-Unis chantent, côté cour, les vertus de la démocratie et freinent, côté jardin, l'organisation d'élections. Pour une forte majorité de musulmans, ce «deux poids, deux mesures» est jugé comme un révélateur. Lequel? Ce pays est en partie en guerre contre l'Islam. On croit en cela car on pense qu'après l'élection d'une majorité d'islamistes au Pakistan, en Indonésie, en Turquie et auparavant en Algérie, où il y a eu annulation, les États-Unis font tout pour que cela ne se répète pas.

Il y a enfin le dossier de l'Afghanistan. À tort ou à raison, le monde musulman aurait souhaité qu'après l'épisode militaire, les États-Unis s'emploient à faire du nation-building. Paradoxalement, on voudrait qu'ils soient plus présents pour tout ce qui a trait à la société civile. Le fait que les Américains se soient pratiquement cantonnés à un rôle de soldat conforte l'idée, toujours au sein de l'univers musulman, que ceux-ci sont habités par le désir de guerre et seulement par lui. Il va sans dire qu'il s'agit là d'un énorme malentendu.

Peut-être bien que cette maxime composée un jour par un prince autrichien devrait être mise à l'ordre du jour de Bush: «On peut faire beaucoup de choses avec des baïonnettes, mais on ne peut jamais s'asseoir dessus.»