Un mauvais exemple

L'accablant rapport de la vérificatrice générale du Canada sur le registre des armes à feu était à peine déposé, mercredi, qu'a aussitôt commencé l'habituelle partie de ping-pong où chacun se renvoie la responsabilité. Encore une fois, tous les arguments sont bons pour échapper au blâme qui devrait accompagner un dérapage aussi démesuré.

La constitution d'un registre d'armes à feu au Canada était une bonne idée et l'est encore. Il sera facile pour les opposants toujours nombreux à cette mesure, surtout dans les provinces de l'Ouest, de profiter de la controverse soulevée par ce rapport pour demander l'abandon du programme. Contester son utilité ne servirait qu'à permettre aux responsables de la mise en place de ce programme de continuer à ne pas rendre de comptes.

Le scandale dans cette affaire est double. Il y a bien sûr les dépassements de coûts. Estimés à deux millions, ceux-ci atteignent maintenant près de un milliard. La vérificatrice, Sheila Fraser, n'a pas décelé de malversations. Elle a par contre vu de la mauvaise gestion et de la mauvaise planification à la tonne, de même qu'une absence de contrôle. Surtout, et c'est là le deuxième élément du scandale, elle note que le Parlement n'a jamais été correctement informé de l'évolution de ce programme. Les mécanismes internes de contrôle du gouvernement n'ont de toute évidence pas fonctionné, et les parlementaires n'ont pas pu sonner l'alerte. Ils ont voté des crédits en ignorant ce qui se passait.

Aujourd'hui, des explications claires s'imposent. Il faut savoir pourquoi et comment on en est arrivé là. On ne peut pas accepter la réponse du premier ministre Jean Chrétien, qui a affirmé que les provinces étaient responsables, certaines d'entre elles n'ayant pas accepté de participer à la mise en place du registre. C'est une parade trop facile. On ne peut pas dire non plus, comme l'a fait Allan Rock, que les pressions exercées par le lobby des armes ont mené à cette situation. Plutôt que l'habituel «ce n'est pas ma faute», ne pourrait-on pas, pour une fois, faire un examen de conscience et avouer ses erreurs?

L'actuel ministre de la Justice, Martin Cauchon, est celui à qui il revient, parlementarisme oblige, de justifier les dépassements de coûts relevés par la vérificatrice générale. Il ne faudrait toutefois pas que ses prédécesseurs, Anne McLellan et Allan Rock, se défilent. Ils ont une large part de responsabilité dans ce dérapage. L'attitude du ministre Rock notamment, du fait qu'il soit candidat à la succession de Jean Chrétien, doit faire l'objet d'un examen attentif. Sa carrière politique est déjà parsemée de plusieurs erreurs. Son incapacité à expliquer de façon convaincante ce qui s'est passé dans le dossier du registre des armes à feu le disqualifie d'emblée dans cette course au leadership, dont il devra se retirer plus tôt que tard.

Toutefois, la responsabilité d'un glissement d'une aussi grande ampleur ne peut être imputée uniquement au ministre responsable du registre. Le Conseil du trésor, qui est là pour exercer un contrôle sur les dépenses gouvernementales, se fermait-il pudiquement les yeux sur ce qui se passait? Le premier ministre faisait-il de même? À ces deux questions, on est tenté de répondre oui. N'est-ce pas ce que M. Chrétien a fait dans le cas du programme des commandites fédérales, où furent allégrement contournées toutes les pratiques de bonne gestion?

Le gouvernement de Jean Chrétien n'est certainement pas imprégné de la culture de reddition de comptes. À titre d'exemple, rappelons la multiplication des fondations pour abriter plusieurs milliards de dollars, qui ont ainsi échappé au contrôle du Parlement. M. Chrétien se permet des libertés, sachant que son parti n'aura pas à en payer le prix politique aux prochaines élections en raison de la dispersion des forces d'opposition. Ce n'est certainement pas ainsi qu'on incitera un appareil gouvernemental qui dépense chaque année quelque 180 milliards à observer les meilleures pratiques de gestion. Mme Fraser souligne avec raison qu'en cette matière, l'exemple doit venir d'en haut.

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