La pilule Hillary

Il reste encore 12 mois à égrener d'ici à la présidentielle de 2008, mais si l'élection avait lieu aujourd'hui, disent les sondages, la démocrate Hillary Rodham Clinton aurait d'excellentes chances d'être élue 44e président des États-Unis. Le sera-t-elle? Avançons ceci: elle marque des points avec la nouvelle proposition d'assurance santé universelle qu'elle vient de rendre publique.

Pour Mme Clinton, il ne s'agissait pas seulement, la semaine dernière, de s'attaquer à l'une des plus grandes défectuosités de la société américaine, mais d'effacer aussi le fiasco qui avait donné aux républicains la majorité au Congrès en 1994 et failli faire couler la présidence de son mari. Environ 47 millions d'Américains sont sans couverture médicale et leurs rangs enflent d'un million de personnes par année. Il n'échappe à personne que le ralentissement de l'économie américaine risque de creuser le problème.

À titre de «première dame», Mme Clinton s'était vu confier par le président, en 1993, le soin de réformer le système de santé. De l'exercice était né un projet éminemment complexe et coercitif, long de 1342 pages, que républicains et compagnies d'assurances n'eurent aucun mal à faire passer auprès de l'électorat comme une tentative, ô sacrilège, de «médecine socialisée» brimant la liberté de choix des usagers. Pour Mme Clinton, l'échec fut cuisant: «J'ai encore les cicatrices pour le prouver», aime-t-elle aujourd'hui répéter. Lui colla longtemps à la peau, pour son refus de mettre de l'eau dans son vin dans ses tractations avec le Congrès, la réputation d'être opiniâtre à l'excès, incapable du moindre compromis.

Les mêmes accusations fusent déjà à droite à l'égard de sa nouvelle proposition rendue publique lundi dernier. Un projet socialisant? Vu du Québec, le reproche est proprement absurde. Non moins ridicule est d'en voir certains, là-bas, qualifier la sénatrice Clinton de gauchiste.

Dans sa forme revisitée, sa proposition de couverture universelle est infiniment moins «radicale» et plus réaliste que celle de 1993: elle s'appuie sur le modèle actuel, fondé sur un système d'assurance privé fourni par l'employeur, en tentant de l'élargir par crédits d'impôts et subventions aux PME qui n'offrent pas de couvertures à leurs employés. Elle ouvre la porte, mais avec prudence, à la possibilité, parmi d'autres options, pour les non-assurés qui le désirent, de bénéficier d'une assistance fédérale directe. La réforme serait financée — sans créer de nouvelle bureaucratie, jurent les démocrates — en supprimant les réductions de taxes accordées par M. Bush aux Américains qui font plus de 250 000 $ par année.

La nouvelle mouture risque surtout de réhabiliter Mme Clinton dans l'opinion publique. En fait, ses cicatrices semblent devenir pour elle, du moins pour l'instant, des signes de distinction. Un sondage CBS indiquait la semaine dernière que, pour une majorité d'électeurs démocrates, la question de la santé ne leur semblait plus être un boulet au pied de Mme Clinton, mais un atout, le signe que son expérience politique l'a fait mûrir.

Ses détracteurs, pointant en particulier ses louvoiements au sujet de la guerre d'Irak, lui reprochent d'agir moins par conviction que par calcul. Vrai qu'elle joue bien ses cartes. Quoiqu'on en pense, ses hésitations sur la question irakienne sont l'exact reflet des malaises du commun des Américains. Tout peut encore changer d'ici novembre 2008, bien entendu. Nous serons sans doute fixés sur sa candidature à l'investiture démocrate dès le 5 février prochain, quand se tiendront dans 20 États une série d'élections primaires cruciales. Pour l'heure, elle a le vent en poupe, menant largement contre le sénateur Barack Obama dans la course à l'investiture. Sans compter qu'elle coiffe les candidats républicains dans les coups de sonde sur les intentions de vote à la présidentielle.

La possibilité que les États-Unis élisent pour la première fois une femme à la présidence nous porte à nous interroger sur l'état de santé de la démocratie américaine. Une femme, pas plus qu'un homme d'ailleurs, ne fait une démocratie. Le symbole de l'élection de Mme Clinton serait historiquement significatif mais, concrètement, plutôt spécieux dans le contexte américain. À l'opposé de l'entêtement qu'elle avait affiché en 1993, Mme Clinton déclarait récemment à Newsweek: «On change les choses en travaillant de l'intérieur du système. On ne peut pas faire semblant que le système n'existe pas.»

Le système, justement, fait en sorte que jamais aux États-Unis une élection n'aura été aussi coûteuse. On s'attend, en novembre prochain, à ce que les deux candidats à la présidence auront dépensé au total un milliard pour tenter de se faire élire. Quelles conséquences pour la démocratie américaine? Des politiciens tout à leurs efforts de financement, des dettes politiques de plus en plus grandes, des candidats valables mais désargentés, le rôle de plus en plus prépondérant de la télé et de l'Internet... Il ne faut pas perdre de vue que c'est dans ce lourd contexte systémique que Mme Clinton rentrerait à la Maison-Blanche.