Une crédibilité ébranlée

Encore une fois, la vérificatrice générale du Canada a déposé un rapport accablant sur la gestion des finances publiques à Ottawa. Sheila Fraser s'inquiète de constater que le Parlement ne reçoit pas les renseignements nécessaires à des prises de décision éclairées. Ce gouvernement a un sérieux problème de crédibilité.

Chaque rapport du vérificateur général renferme ses histoires d'horreur, à tel point que personne n'est plus guère surpris d'y relever des dérapages majeurs. Le haussement d'épaules succède à l'indignation parce que la répétition d'une situation qui reste inchangée, du moins en apparence, provoque un sentiment bien légitime d'impuissance. Le gouvernement de Jean Chrétien a alimenté cette attitude au fil des ans. En 1994, le vérificateur général relevait un trou de huit milliards en impôts non récupérés par Revenu Canada; en 1995, il dévoilait un gaspillage de 720 millions dans la construction d'un pont vers l'Île-du-Prince-Édouard; en 1996, il rapportait que l'harmonisation de la TPS avec les provinces atlantiques avait coûté un milliard; en 1997, il démontrait qu'Ottawa aurait pu obtenir un milliard de plus pour la vente au privé de son système de navigation aérienne; en 1998, il mettait au jour la négligence dans la gestion des numéros d'assurance sociale; en 1999, il dénonçait les surplus abusifs de la caisse de l'assurance-emploi; en 2000, il confirmait que des centaines de millions s'étaient envolés en subventions non contrôlées au ministère du Développement des ressources humaines; en 2001, on apprenait qu'Ottawa avait économisé 400 millions aux dépens des personnes âgées. Et en mai dernier, Mme Fraser dénonçait le scandale des sociétés en commandite et de Groupaction.

La liste est longue, et aucun des cas rapportés n'est banal. Le plus souvent, le gouvernement était au fait des anomalies ultérieurement décriées, mais il a préféré attendre qu'elles soient dénoncées avant d'agir. Dans d'autres cas, il n'a rien fait.

Cette année, l'attention de Mme Fraser s'est portée sur le programme d'enregistrement des armes à feu, dont les coûts sont passés de 117 millions à un milliard. Ce projet a pour but de contrôler l'acquisition, la possession et la propriété des armes à feu, en plus d'en réglementer la circulation afin de prévenir la violence. La vérificatrice générale est très claire: le Parlement n'a pas reçu l'information adéquate sur ce programme. Dès le début, on lui a caché des faits, et le ministère de la Justice n'a jamais justifié la hausse spectaculaire des coûts. Le titulaire de ce ministère a plaidé que le programme représentait un défi logistique et technique.

On veut bien. Mais devant cet échec, il faut se demander si ce gouvernement sera en mesure de gérer le protocole de Kyoto, qui représente un défi autrement plus considérable que le programme des armes à feu. En effet, non seulement le protocole nécessitera une collaboration étroite avec les provinces et avec le milieu des affaires, il comporte aussi d'importants aspects techniques et scientifiques. L'équipe actuelle est-elle en mesure de gérer un tel programme?

La vérificatrice générale insiste beaucoup sur la reddition de comptes défaillante — et pourtant indispensable — des élus. L'imputabilité n'est pas une notion que le gouvernement de Jean Chrétien maîtrise.

Et pourtant, c'est dans ce contexte de relâchement que le gouvernement donne son appui à la proposition Romanow d'ajouter le principe d'imputabilité à la Loi canadienne sur la santé et de créer un organisme qui mesurerait le rendement de chaque province et planifierait le recrutement du personnel médical. Qu'on nous permette d'exprimer un doute. Cette idée est non seulement indéfendable sur le plan politique, compte tenu des compétences des provinces, elle est complètement fantaisiste.

Ottawa n'a aucune leçon à donner en matière de gestion de fonds publics et de reddition de comptes. Au contraire, le dernier rapport de Mme Fraser confirme que la transparence n'est pas au rendez-vous à Ottawa.

pdesrivieres@ledevoir.ca