Le quiproquo turc

Le dossier irakien vient de causer tout un quiproquo. Il y a 48 heures de cela, le ministre turc des Affaires étrangères, Yasar Yakis, et le numéro deux du Pentagone, Paul Wolfowitz, avaient indiqué qu'un accord de coopération entre les deux pays advenant une offensive contre l'Irak avait été scellé.

Vingt-quatre heures plus tard, le premier ministre turc Abdullah Gul a contredit l'un et l'autre en assurant que son pays ne s'était pas engagé à coopérer avec les États-Unis.

La volte-face exécutée par le nouveau chef du gouvernement turc va d'autant plus froisser l'administration américaine que la Turquie est jugée comme la clé géographique d'une éventuelle attaque. À telle enseigne que, selon les plans élaborés, les États-Unis comptaient stationner en Turquie 100 000 des 250 000 militaires nécessaires à leurs desseins. Selon ce qui avait été annoncé dans un premier temps, on devait accorder aux Américains le droit d'utiliser les bases situées dans le sud du pays, de même que l'espace aérien. Le seul interdit stipulé était que Washington ne pourrait pas déclencher une offensive terrestre à partir du territoire turc.

En échange, le gouvernement Bush s'engageait à investir des centaines de millions pour la modernisation des infrastructures militaires de la Turquie; à rayer une dette avoisinant les sept milliards; à soutenir diplomatiquement l'entrée de ce pays au sein de l'Union européenne (UE). Surtout, l'administration Bush promettait que si Saddam Hussein était renversé, il ne serait pas question de favoriser l'indépendance de la province kurde enclavée dans le nord de l'Irak.

À tout cela, donc, le gouvernement d'Abdullah Gul vient de dire non de la manière la plus laconique qui soit. Faute d'explications, il est évidemment impossible d'établir une hiérarchisation précise des facteurs ayant convaincu Ankara de servir un camouflet aux Américains et, au passage, à son propre ministre des Affaires étrangères. Chose certaine, cette volte-face a certainement été décidée en fonction de l'Europe.

Depuis la victoire des islamistes modérés lors des récentes élections, l'addition de la Turquie à l'Union européenne suscite bien des remous, bien des polémiques, notamment au sein de la famille des chrétiens-démocrates, présente un peu partout. Or c'est tout prochainement que l'UE décidera si cette nation intégrera ses rangs ou pas. Si la réponse est négative, il y a fort à parier que la Turquie modifiera le centre de gravité de sa politique étrangère, histoire de la déplacer de l'Europe vers... Qui sait!

Peut-être qu'il aurait été plus avisé, de la part des Américains, d'attendre que les Européens dévoilent d'ici une semaine leurs intentions avant d'effectuer leur récente démarche.