Karzaï abandonné

L'Afghanistan était et demeure un pays où les chefs de guerre font la loi. Parachuté à la tête du gouvernement lors de la conférence de Bonn organisée l'an dernier, après le renversement des talibans, Hamid Karzaï peine à imposer une paix des braves à tous les clans qui composent le profil ethnique de la nation. À preuve, la deuxième conférence de Bonn s'est déroulée alors que le puissant gouverneur de Hérat et chef de file des Tadjiks Ismaïl Khan et Amanullah Khan, un chef de clan pachtoune, augmentaient, si l'on peut dire, la cadence guerrière. En un mot, si Karzaï contrôle la capitale Kaboul, il ne contrôle pas le reste du pays.

Depuis qu'il est président, Karzaï est parvenu seulement à signer un accord avec toutes les nations voisines qui s'engagent à respecter l'intégrité territoriale. Sur le front intérieur, il en va tout autrement pour la bonne et simple raison qu'il ne dispose pas d'une armée suffisamment puissante pour être en mesure de faire respecter les accords passés lors de la loya jirga, l'assemblée traditionnelle des chefs de clan. Pour l'heure, l'armée afghane comprend seulement 2000 soldats formés par les Américains et les Français. D'ici les deux prochaines années, on espère que le contingent rassemblera 70 000 militaires là où beaucoup estiment qu'il en faudrait 250 000.

En ce dossier, Karzaï doit composer avec un coefficient de difficulté extrêmement élevé. Actuellement, le tableau est le suivant: les groupes non gouvernementaux ou milices totalisent 700 000 hommes. Or, selon le calendrier établi, l'administration Karzaï doit amorcer l'étape de désarmement dès le début de l'année prochaine. Comment une troupe de 2000 soldats parviendra-t-elle à ses buts? Poser la question, comme le dit le proverbe, c'est y répondre.

En fait, si la majorité des chefs de clan ont décidé de reprendre là où ils avaient laissé avant le renversement des talibans, c'est bel et bien parce qu'ils sont conscients que l'armée officielle est faible. Pire, elle tarde à présenter le profil nécessaire à cause des clivages ethniques puissants qui singularisent ce pays. Les Tadjiks, ethnie du défunt commandant Massoud, ayant fait main basse sur l'administration publique, les autres entités de l'Afghanistan — on pense surtout aux Ouzbeks et aux Pachtounes, l'ethnie de Karzaï —, s'agitent en coulisses afin d'hériter du commandement de l'armée.

Le pire, pour Karzaï s'entend, est que la communauté internationale s'avère à l'endroit de l'Afghanistan plus chiche que jamais. Selon les derniers chiffres disponibles, l'aide allouée est de 75 $ par année et par personne contre 250 $ en moyenne pour la Bosnie, le Kosovo, le Timor et le Rwanda. Conséquemment, les opposants à Karzaï ont beau jeu de dire et répéter que celui-ci a échoué sur toute la ligne.