Les gros sabots d'Allan Rock

Allan Rock est ministre de l'Industrie, mais c'est plutôt comme candidat possible au poste de chef du Parti libéral qu'il s'est permis d'affirmer, lundi, que le Québec devra se passer de l'argent fédéral s'il refuse d'adhérer à la réforme des soins de santé proposée par la commission Romanow. Décidément, M. Rock ne doit pas y tenir très fort à ce job de premier ministre!

Le ton monte à quelques jours de la rencontre des ministres de la Santé où il sera question des recommandations du rapport Romanow. Vendredi dernier, à Québec, l'Assemblée nationale adoptait à l'unanimité une résolution demandant à Ottawa le versement sans conditions des sommes allouées aux soins de santé. Au cours de la fin de semaine, le premier ministre Landry en rajoutait en affirmant que «des choses graves se préparent» si Ottawa s'entête à vouloir empiéter sur les compétences des provinces. Quelles «choses graves»? Allez savoir, mais parions que le déclenchement d'élections tôt le printemps prochain sera au programme.

Dimanche, devant les membres québécois du PLQ réunis à Montréal, le premier ministre Chrétien rejetait la position du Québec en soutenant que le rapport Romanow allait dans le même sens que le rapport Clair. Un raccourci comme le premier ministre les aime, qui donne un indice du ton des discussions à venir. M. Chrétien ajoutait que «ce qui est important pour la population, c'est une imputation et une transparence», avant de conclure que si Ottawa et les provinces s'entendaient sur un «plan d'action national», l'argent suivrait.

De leur côté, la plupart des ministres de son gouvernement, dont la ministre de la Santé, Anne McLellan, ont fait preuve de prudence depuis la sortie du rapport, préférant parler de point de départ intéressant pour la négociation. La plupart... sauf un: Allan Rock. Lundi, à la sortie des Communes, le ministre de l'Industrie n'a pas mâché ses mots pour dénoncer les provinces, dont le Québec, qui menacent de ne pas adhérer aux conclusions intégrales du rapport Romanow. Il ne faut pas utiliser les prochains mois pour «diluer le rapport», a lancé M. Rock, précisant que si le Québec n'en veut pas, il n'a qu'à se passer de l'argent qu'Ottawa serait prêt à injecter dans une réforme du système.

Si la mise en garde venait de quelqu'un d'autre, on pourrait et devrait l'ignorer purement et simplement. Mais sortie aussi délibérément de la bouche d'un ex-ministre de la Santé et candidat probable au poste de futur premier ministre du pays, elle force à réfléchir à propos des intentions qui se cachent derrière les déclarations plus posées des autres membres du conseil des ministres fédéral.

M. Rock sait fort bien qu'Ottawa ne peut rien faire sans la collaboration pleine et entière de toutes les provinces canadiennes. Comment peut-il être aussi gauche et cinglant en parlant de sujets aussi sensibles que la santé et le respect des compétences provinciales en la matière? À quoi cela lui sert-il de menacer les Québécois de les priver de milliards de dollars qui proviennent de leurs propres impôts? Ridicule et enfantin, surtout de la part d'un politicien de l'Ontario...

Les provinces, le Québec y compris, ne sont pas du tout réfractaires à des réformes de leur système de santé, au contraire. La grande majorité d'entre elles se sont même lancées dans un tel processus, mais elles manquent cruellement d'argent pour accélérer le travail. Ce qu'elles refusent par dessus tout, c'est qu'on leur impose des normes uniformes d'un bout à l'autre du pays et des contrôles venus d'Ottawa qui ne finance toujours que 14 % des coûts du système de santé et ne gère aucune institution ni aucun service dans le réseau.

Est-ce pour séduire les membres du parti en Ontario que M. Rock se permet une telle arrogance? Si oui, alors souhaitons-lui bonne chance dans sa propre province, parce qu'au Québec, le voilà discrédité de façon définitive au profit de son adversaire qui mène déjà par une bonne longueur d'avance, son ex-collègue Paul Martin.

jrsansfacon@ledevoir.ca