Le malaise américain

Un mois après la défaite des démocrates aux législatives américaines, voilà que le sénateur du Massachusetts, John Kerry, vient d'annoncer sa participation, après le gouverneur du Vermont, Howard Dean, à la longue campagne présidentielle.

Dans cinq ou six semaines, Al Gore ainsi que le sénateur de la Caroline du Nord, John Edwards, imprimeront leurs noms sur la liste avant que Richard A. Gephardt, représentant du Missouri, et Joseph I. Lieberman, sénateur du Connecticut, ne les imitent. Plus tard, Tom Daschle, sénateur du Dakota du Sud, devrait les rejoindre. On décline cet inventaire, car il est l'illustration, en soi, du malaise qui habite actuellement le Parti démocrate. Cette formation est désorientée; d'autant plus divisée qu'elle n'a pas encore digéré la défaite de l'an 2000.

Le malaise en question découle pour une large part du fait qu'Al Gore avait défendu des thèses ou des dossiers qui plaisent à ceux et celles qui adhérent au courant libéral. On se souviendra qu'afin de se démarquer de Bill Clinton, Gore avait choisi de s'appuyer davantage sur la base libérale du parti que sur celle qui avait fait la fortune politique de Clinton. Fait historique intéressant, celui-ci avait permis aux démocrates de s'installer à la Maison-Blanche en remisant dans les placards l'héritage de Franklin Roosevelt, précurseur et héros des libéraux.

Si Bill Clinton a remporté la présidentielle à deux reprises, c'est bel et bien parce qu'il était parvenu, avec ses New Democrats, à gagner des parts non négligeables dans l'électorat traditionnellement républicain. Faute d'avoir clairement indiqué sous quelle bannière — libéraux ou New Democrats —, le parti devait se présenter lors des dernières législatives, les leaders démocrates ont permis au président Bush d'être le premier chef de l'exécutif à disposer d'autant de pouvoirs depuis... Roosevelt! En plus d'être locataire de la Maison-Blanche et d'avoir fait main basse sur tout le Congrès, Bush sera en mesure de renforcer comme jamais le courant ultra-conservateur qui existe au sein de la Cour suprême et des onze cours d'appels fédérales.

Comble de l'horreur, l'analyse fine et approfondie des dernières élections ayant été effectuée, les démocrates se rendent compte qu'ils ont perdu passablement de leur pouvoir d'attraction auprès de trois de leurs clientèles: les femmes, les syndiqués et les hispanophones. Si l'on en croit les chiffres, cette contre-performance est attribuable exclusivement au fait que leur message passe très mal. Si mal que, par exemple, sur l'Irak, les Américains attribuent à Bush des mesures qui, en fait, sont celles des démocrates.

Ce hiatus, on s'en doute, révèle à quel point la guerre intestine est vive. L'annonce prématurée des candidatures de Dean et Kerry devrait précipiter le cours d'un débat qu'on a tardé à amorcer.