Le président abattu

Le cliché fixant les sourires des présidents Bush et Poutine lors d'une partie de pêche le long des côtes du Maine ne doit pas faire illusion: le premier est un chef d'État défait. Car cette rencontre qui n'a pas donné de résultat tangible faisait suite à un cuisant échec en politique intérieure.

Depuis une semaine, il ne se passe guère de journée sans que des commentateurs soulignent que Bush est zéro en quatre. On s'explique. Au début du présent mandat, ce dernier avait ciblé les quatre dossiers intérieurs auxquels la priorité serait accordée jusqu'à son départ de la Maison-Blanche: la réforme de la sécurité sociale, une révision de l'architecture fiscale, la restriction des poursuites légales jugées excentriques ou exagérées et, enfin, l'immigration. Par leur intermédiaire, le chef de l'exécutif espérait imprimer une influence se prolongeant après son départ.

La sécurité sociale? Son projet est mort à la minute où les membres républicains du Congrès ont refusé de le présenter. La modification de la taxation? Elle a été enterrée à la seconde où il a mis à la poubelle le rapport qu'il avait commandé parce qu'il jugeait ces recommandations «trop provocatrices». La limitation des poursuites? Elle a été carrément abandonnée. Restait l'immigration.

À la différence des autres thèmes, celui-ci fut mené, conçu en collaboration avec les démocrates. En effet, la loi présentée aux élus fut composée par un comité bi-partisan. Elle prévoyait un renforcement des services chargés de la surveillance des frontières, une augmentation des budgets alloués aux douaniers, ainsi qu'un durcissement de certaines règles. Mais elle consistait surtout à donner un statut légal aux 12 millions de sans-papiers qui vivent et travaillent aux États-Unis. Bref, les auteurs du texte faisaient preuve de pragmatisme. Leurs adversaires allaient conjuguer démagogie avec hystérie.

Dès son dévoilement, ce projet devait être pris en otage par la frange la plus réactionnaire du Congrès, largement soutenue par les animateurs balourds de la radio poubelle. Selon eux l'amnistie envisagée pour les 12 millions revenait à amnistier autant de hors-la-loi. C'était oublier que certains groupes de pression, notamment les agriculteurs et les commerçants souhaitaient qu'un tel geste soit posé sans tarder, pour la bonne et simple raison que ces individus acceptent de faire un boulot que les Américains ne veulent plus faire.

À cette frange d'élus très à droite, deux factions se sont greffées. L'une regroupant des républicains décidés à couper les ponts avec une Maison-Blanche si impopulaire qu'ils craignent une défaite lors de la prochaine présidence. L'autre rassemblant des démocrates voués à affaiblir Bush à cause de son entêtement irakien. Paradoxalement, dans cette aventure, le président a eu pour fidèle allié l'ennemi favori des républicains, soit le sénateur Ted Kennedy, qui ne décolère pas depuis une semaine contre ces politiciens «qui empruntent à la Gestapo» certains de ses travers.

Pour Kennedy, Bush et les autres partisans de l'amnistie, le rejet signifié par le Congrès a ceci de tragique, et d'imbécile, qu'il ne fait que remettre à plus tard la solution du problème. Pire, il va l'amplifier. Car, selon les chiffres officiels, on estime que comparativement aux années 80 cinq fois plus d'illégaux rentrent au pays annuellement. On estime également que 40 % de ceux-ci sont aux États-Unis depuis cinq ans ou moins.

Pour plus d'un universitaire versé en histoire de la présidence américaine, ce dernier échec est une catastrophe pour Bush. À telle enseigne qu'on dit déjà de lui qu'il n'est pas ce qu'est habituellement le locataire de la Maison-Blanche au cours du dernier tiers du deuxième mandat, à savoir un canard boiteux, mais qu'il est bien un canard blessé. Entre un agenda politique d'ores et déjà fixé et le début officiel des primaires dans six mois, Bush disposera d'une marge de manoeuvre équivalant à une peau de chagrin.

Certains avancent qu'en matière de politique intérieure tout ce que le président peut faire se résume à ceci: demander la reconduction de son programme d'éducation No Child Left Behind. C'est maigre, très maigre. Cela étant, si la cote de popularité du président est la plus basse depuis Nixon à l'époque du Watergate, on ne doit pas perdre de vue que c'est également le cas pour les membres du Congrès. Jamais au cours des 30 dernières années l'ensemble de la classe politique n'a été aussi décriée. Constater que cette coupure avec le peuple américain n'a rien pour rassurer est une lapalissade.

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