Ignorance et silence

L'horreur des agressions sexuelles imposées aux enfants serait sous-estimée par un — trop — grand nombre de Québécois, comme nous le révèle un sondage. C'est à se demander si le battage médiatique entourant certains de ces cauchemars dévoilés au grand jour n'aurait pas nourri la méconnaissance et mené à la banalisation.

Les résultats d'un sondage Écho mené par le Centre d'expertise en agression sexuelle Marie-Vincent étonnent et inquiètent tant l'ignorance est parfois profonde en ce qui a trait au phénomène des agressions sexuelles subies par les enfants.

Sept Québécois sur dix dévaluent carrément l'ampleur du problème. Un sur quatre affirme que l'enfant a «couru après» en provoquant l'agresseur avec ses comportements. Un sur deux jure qu'une agression sexuelle implique toujours une relation complète. Un sur trois croit que l'enfant qui modifie sa version des faits en cours de témoignage a sans doute menti au départ. Un sur quatre pense que la rue et l'école — davantage que le milieu familial de l'enfant — sont des lieux propices aux agressions.

Ce portrait est accablant, mais il n'est pas que ténèbres: à côté de tous ceux qui pèchent par manque de connaissances fines, il y a tous les autres, qui forment une confortable majorité. La minorité silencieuse doit toutefois être réduite à néant tant son ignorance peut être destructrice.

La Fondation Marie-Vincent, qui soutient les enfants victimes de maltraitance et principalement d'agressions sexuelles, n'a pas manqué d'ajouter au sondage son propre commentaire éditorial: ces préjugés et contre-vérités encouragent le silence, laissant sur le carreau des dizaines de victimes cramponnées à leur peluche.

La fondation affirme que 90 % des agressions que subissent les enfants restent étouffées par la loi du motus et bouche cousue. Le sondage a en outre démontré que même si on voulait dénoncer, on ne saurait pas où frapper: six Québécois sur dix sont incapables de nommer la moindre ressource pour soutenir un enfant en détresse, pas même les directeurs de la protection de la jeunesse (DPJ)!

Comme par hasard, les DPJ dévoilaient leur bilan cette semaine. Les signalements de mauvais traitements, après avoir connu d'inquiétantes hausses, ont cessé d'augmenter. Bien après la négligence (60 %) et les sévices physiques (10 %), les agressions sexuelles comptent pour 4 % des nouveaux cas acceptés par les DPJ en 2007. Jusqu'où gonflerait cette statistique si le silence était brisé et les préjugés balancés au panier?

Les dernières années ont pourtant — et malheureusement — été riches en grands drames dont ont pâti de petites victimes. Qu'on pense au poignant combat de Nathalie Simard, à l'indignation provoquée par le cauchemar vécu par une fillette à cause de son pédophile de père, Luc X, au policier Benoît Guay et à sa kyrielle de jeunes victimes, sans compter le débat soulevé par le documentaire de Paul Arcand, Les Voleurs d'enfance. Ces horribles fables ont toutes été surmédiatisées.

Le plein battage médiatique a ceci de puissant qu'il dévoile les interdits, condamne les coupables, encadre les victimes. Mais il banalise peut-être au passage tous ces petits crimes qui ne font pas la manchette et dont les conséquences sont tout aussi lourdes.

De l'inconfort de son fauteuil de victime, Nathalie Simard a longtemps, bien malgré elle, participé à ce silence. Partie prenante au dévoilement du sondage, elle affirmait cette semaine que les gens savent mais qu'ils ont peur de dire. Sortons des préjugés, brisons l'ignorance, rompons le silence.

machouinard@ledevoir.com

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