Une oeuvre de longue haleine

Présentée devant un parterre d'environnementalistes réunis à l'Assemblée nationale, la politique de l'eau du gouvernement québécois a reçu un accueil généralement enthousiaste. Le principal mérite de ce document est d'exister. Après des années d'attentisme, le gouvernement québécois reconnaît enfin l'eau comme un bien collectif qu'il faut protéger.

L' adoption de cette politique est une victoire importante pour les environnementalistes. Sans rien enlever au travail réalisé par le ministre de l'Environnement et ses fonctionnaires, qui nous livrent un document fort pertinent, il faut aussi rendre à César ce qui lui revient. Cette politique est pour une large part le fruit du travail de sensibilisation fait par des groupes environnementaux comme Eau-Secours, pour n'en nommer qu'un seul. Sans eux, cette politique serait probablement restée sur les planches à dessin encore quelques années.

L'adoption de politiques environnementales ne se fait jamais sans réticences. Le débat qui a cours depuis un an sur la ratification du protocole de Kyoto illustre à quel point il est difficile de faire entrer dans nos moeurs le concept de développement durable. Le protocole de Kyoto, tout comme la politique de l'eau, imposera des contraintes. Il y aura des coûts et, dans le cas de Kyoto, des pertes d'emplois. Que l'on soit chef d'entreprise, syndicaliste, politicien ou simple citoyen, il y a des choix difficiles à faire, car on se préoccupe plus facilement du lendemain que du surlendemain.

Cette politique de l'eau comporte un certain nombre de choix heureux. Tout d'abord, il faut souligner qu'il était essentiel de faire porter la responsabilité de la protection de la ressource eau par l'ensemble de la collectivité. Plutôt que de nationaliser l'eau, on en fait un bien public collectif. La nationalisation aurait fait porter toute la responsabilité au gouvernement alors qu'il revient d'abord aux usagers de prendre les moyens de préserver l'avenir. La voie choisie, celle de la gestion intégrée par bassins versants, est prometteuse. Autour d'une même table seront réunis tous les usagers de la ressource hydrique d'un territoire donné afin qu'ils définissent ensemble un plan directeur de gestion.

Dans les organismes de bassin versant, tous les usagers pourront confronter leurs besoins. Le ministre crée une obligation de concertation. Les consensus ne seront pas toujours faciles à réaliser, comme le laisse entrevoir la réaction fort négative de l'Union des producteurs agricoles à cette politique de l'eau. L'agriculture est responsable d'au moins 40 % de la charge polluante des cours d'eau au Québec, ce qui requerra des agriculteurs des changements importants dans leurs pratiques pour assurer la qualité de l'eau.

La présence des groupes environnementaux au sein de ces organismes sera un atout. Au point de départ, le ministre de l'Environnement avait pensé les en exclure, mais il a heureusement compris que tous les points de vue devaient être représentés. On peut imaginer qu'à certains endroits, le dialogue sera difficile. Par exemple, environnementalistes et agriculteurs ont souvent des positions opposées. Présents à la même table, ils seront forcés d'échanger, de se comprendre et de chercher des compromis.

Il faut bien réaliser toutefois que la mise en place des organismes de bassin se fera dans un cadre non juridique pour le moment. Il faut se demander ce que vaudront les plans directeurs de gestion de l'eau que pourront adopter les organismes de bassin versant si ceux-ci n'ont pas de réels pouvoirs. Qui donc verra à s'assurer que les mesures contenues dans ces plans soient mises en oeuvre? Bien des municipalités en zone rurale ignorent déjà certaines politiques environnementales sans que, à Québec, on réagisse. Le risque est que le rôle de ces organismes de bassin soit rapidement dénaturé.

Le gouvernement Landry semble disposé à donner le bon exemple et à se conformer à l'esprit qui inspire cette politique de l'eau. La décision de mettre fin au programme de production d'électricité par de petites centrales privées, peu importe qu'elle puisse être inspirée par des motifs électoraux, est louable. Il ne faudrait toutefois pas que le prix à payer en soit la poursuite du projet de la centrale au gaz du Suroît, dont la construction va à l'encontre des objectifs que le Québec s'est par ailleurs donnés en matière de réduction des gaz à effet de serre. Si on peut se réjouir de la politique de l'eau, il faudra maintenant s'assurer qu'elle soit mise en application. Cela sera une oeuvre de longue haleine.

bdescoteaux@ledevoir.ca