Ça discute!

L'administration Bush commet aujourd'hui le geste qu'elle se refusait de faire hier: prendre langue avec le diable. En marge d'un sommet consacré à l'avenir de l'Irak, la secrétaire d'État Condoleezza Rice a échangé des mots avec le chef de la diplomatie iranienne avant de s'entretenir plus longuement avec son homologue syrien.

Ce changement d'inflexion a ceci de spectaculaire qu'il indique qu'après s'être obstiné à défendre la politique de la chaise vide, Bush vient enfin d'adopter une des conclusions fondamentales de l'Irak Study Group (ISG): avoir recours à la diplomatie et pas uniquement à la force. Fait à noter, il est plus que probable que dans la modification apportée, l'actuel patron du Pentagone, Robert Gates, a imprimé son influence.

On se rappellera en effet que ce dernier était membre de l'ISG codirigé par James Baker, secrétaire d'État de Bush père, et Lee Hamilton, représentant démocrate. Au retour d'une tournée à Bagdad, Gates n'avait pas eu la critique timide. Bien au contraire. Toujours est-il qu'au cours des dernières semaines, il a milité pour que l'augmentation du nombre de soldats américains en Irak s'accompagne d'une offensive diplomatique. Détail non négligeable, Gates fut conseiller pour les affaires de sécurité intérieure de... Bush père avant que celui-ci ne le nomme patron de la CIA en 1991.

Cela étant, cette modification qu'on ne peut pas encore qualifier de métamorphose est également attribuable au lobbying incessant qu'ont mené depuis quelques mois les chefs de file des nations arabes et sunnites, soit les Égyptiens et les Saoudiens. Très inquiets de la montée en puissance de l'Iran, auquel on prête l'intention de former un croissant chiite allant de Téhéran au littoral libanais, les leaders égyptiens et surtout saoudiens s'employaient depuis juin dernier à détacher la Syrie de l'Iran, c'est-à-dire à réduire l'emprise qu'avait le régime des ayatollahs sur leurs cousins alaouites, d'un point de vue religieux s'entend, qui dirigent depuis des lunes un pays où les sunnites sont très majoritaires.

En favorisant un rapprochement entre les États-Unis et la Syrie, dont la discussion entre Rice et le ministre syrien symbolise l'amorce, Le Caire et Riyad ont un objectif qui... comment dire?, est davantage palestinien qu'irakien. Conscients que la Syrie n'acceptera jamais qu'un accord soit conclu entre Israéliens et Palestiniens sans être invitée aux pourparlers, Égyptiens et Saoudiens poussent leur pion avec d'autant plus de volonté qu'ils ont multiplié les initiatives sur le front israélo-palestinien.

Signe d'un temps changeant, selon des témoins de la discussion entre les chefs de la diplomatie américaine et syrienne, le dossier Hariri, du nom de l'ex-premier ministre libanais assassiné, n'a jamais été abordé. Or, à cet égard, il faut souligner que Washington s'est fait le parrain, au sein de l'ONU, d'une résolution prévoyant la traduction devant un tribunal moitié international, moitié libanais des responsables de la mort d'Hariri.

L'Irak? Rice a demandé au Syrien de mettre un terme au transport par son pays des sunnites qui vont combattre contre les chiites. En fait, s'il n'y a rien de neuf de ce côté, c'est que les uns et les autres en sont encore à l'étape des balbutiements.

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