La greffe algérienne d'al-Qaïda

Les attentats commis à Alger et à Casablanca indiquent une modification profonde des buts et des stratégies de la nébuleuse terroriste. Qui plus est, en ciblant le siège du gouvernement algérien, les franchisés d'al-Qaïda annoncent que, pour eux, la politique de concorde nationale relève de la fiction.

Au début de la décennie antérieure, le Front islamique du salut (FIS) s'était posé en défenseur des laissés-pour-compte, en militant de la charia, en adversaire d'un régime corrompu du sommet jusqu'au bas de la hiérarchie. Puis, à la faveur non seulement de la radicalisation subséquente à la réaction musclée du régime mais aussi de l'expérience acquise en Afghanistan par certains de ses membres, on avait assisté à l'émergence des Groupes islamiques armés (GIA) avant que des dissidents de ce dernier ne se rassemblent au sein du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC).

Leur ambition était en phase avec celle des talibans: instaurer par la force un califat islamique en Algérie. Sur un point, il faut insister: leur rêve théocratique était circonscrit au territoire algérien. Autrement dit, il n'était pas question d'exporter à court terme le djihad au Maroc ou en Tunisie. Ce n'est plus du tout le cas.

Revendiqués par al-Qaïda pour le Maghreb islamique (AQMI), les explosions d'avant-hier ont été conçues, préparées, effectuées, par la troisième génération de militants, qui se distingue à bien des égards des vagues précédentes. D'abord, il faut souligner ceci: contrairement à leurs aînés, les forcenés d'AQMI n'ont pas hésité une seconde à s'en prendre à des civils. C'est l'agression tous azimuts, la guerre totale. Ensuite, le modus operandi choisi impliquait des kamikazes, des candidats au martyre.

Passons sur certains détails pour mieux mettre en relief le bouleversement afférent à ces événements. Ils annoncent en effet l'alliance ou, plus exactement, l'inféodation des rescapés du GSPC à al-Qaïda. Selon les analyses d'experts algériens et français en la matière, ce qui s'est passé à Alger annonce la fin officielle du GSPC et le début tout aussi officiel d'AQMI au terme d'un processus qui aura duré une bonne année.

En effet, avant que la greffe à al-Qaïda ne soit accomplie, les responsables du GSPC ont dû faire leurs preuves. Ils ont été soumis à un stage évidemment particulier, soit multiplier les attaques contre des postes de police, par exemple, intensifier le trafic des cigarettes et de la drogue à des frontières d'ailleurs réputées poreuses, kidnapper pour mieux rançonner, sans oublier les assassinats ciblés et surtout l'envoi de jeunes Algériens en Irak. Selon certaines estimations, les Maghrébins qui luttent en Irak auprès de leurs frères sunnites comptent pour 10 % du total; pour d'autres, c'est plutôt 25 %. Bref, l'essentiel, c'est que plusieurs d'entre eux vont acquérir leur expérience sur le front irakien.

Désormais filiale d'al-Qaïda en Afrique du Nord, AQMI a pour but non plus la création dans le sang d'un califat mais bien la participation active à l'internationalisation de la guerre sainte revue et corrigée par des fanatiques. Les bombes d'avant-hier symbolisent une radicalisation à la fois politique et théologique devant se traduire par des tueries aussi bien en Algérie qu'au Maroc, en Tunisie et en France. En clair, les responsables d'AQMI ont toute latitude pour porte le fer dans tous ces pays.

Cela étant, la cible choisie — c'est-à-dire le siège du premier ministre — annonce la volonté des auteurs de décrédibiliser la politique du gouvernement. On cherche à fragiliser une autorité à la réputation par ailleurs entachée par des années de corruption. Entre un régime enclin aux réflexes musclés et des fous de Dieu avides de pureté, les Algériens vont, hélas, écoper.

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