La relève saignée

Les pâturages de la pratique médicale américaine sont à ce point verdoyants que le Canada se prive de 500 médecins chaque année, soit l'équivalent de deux facultés entières dont les diplômés auraient choisi les États-Unis pour jouer du stéthoscope! Remettant à l'avant-scène le phénomène de l'exode des cerveaux, ce portrait cible de nouveau le retard financier de nos universités et, surtout, la saignée irrévocable de notre atout le plus précieux: la relève.

C'est la dernière édition du Journal de l'Association médicale canadienne qui sonne l'alarme: après avoir ausculté les allées et venues des médecins — tant omnipraticiens que spécialistes — formés dans les seize facultés de médecine canadiennes, les chercheurs concluent qu'un docteur sur douze (sans compter les Américains qui ont étudié ici avant de retourner chez eux) opte pour la pratique de l'autre côté de la frontière.

L'analyse ne s'attarde pas au tableau des provinces mais révèle toutefois que la québécoise McGill, dont la réputation d'excellence se répand sur la planète, contribue au quart de ce phénomène, détrônant ainsi l'ensemble des universités scrutées. Sans doute protégée par un écrin linguistique, les universités de Montréal, Laval et de Sherbrooke comptent pour moins de 10 % de cet exode.

Collectivement et sur fond de pénurie de médecins, cette perte sèche est douloureuse. Elle annule au passage une portion des espoirs nés de l'ouverture récente des admissions en médecine. Elle dévoile plus que jamais la joute implacable qu'on se livre sur l'échiquier mondial pour le recrutement des grands esprits.

Ces excursions ne devraient toutefois pas étonner. Même après dix ans passés à user les bancs de nos facultés aux frais de l'État, les jeunes résidents partis quérir un fellowship se font offrir bien plus qu'un salaire alléchant. Qui résisterait longtemps à la possibilité d'opérer à volonté, alors qu'ici, on se dispute pour une ou deux journées par quinzaine?

En cette ère de sous-financement universitaire où la course aux médecins défraie encore la manchette, aucun effort ne doit être épargné pour entretenir et garder ici la relève. À cet égard, certaines initiatives sont rafraîchissantes. Depuis 2000, grâce aux fruits d'une fondation, la faculté de médecine de l'Université Laval distribue chaque année une quinzaine de bourses à ces fellows que Québec encourage à se perfectionner ailleurs. La somme peut atteindre les 60 000 $ par résident! La contrepartie est toutefois claire: s'ils ne rentrent pas au bercail pour faire au moins trois ans de service et prendre part à l'enseignement indispensable à la formation de la prochaine cuvée médicale, la bourse doit être remboursée. L'appât financier et la perspective de pratiquer chez soi convainquent presque tous les candidats.

L'an dernier, le gouvernement de l'Île-du-Prince-Édouard a créé un programme similaire visant à retenir les effectifs partis suivre ailleurs une formation de pointe. Il est trop tôt pour en mesurer les effets, mais l'idée est inspirante. Le Québec aussi devra scruter cet enjeu, qui passe bien sûr par l'inéluctable colonne de chiffres mais qui camoufle, sous un sombre mouvement d'exode, une attaque directe au coeur de la relève.

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