Un coup de dés

En libérant les marins britanniques, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a parlé de cadeau, évoqué la grâce, divine évidemment. On s'en doute, la réalité des faits fut tout autre. En effet, le retour des soldats de sa majesté a été commandé par le guide suprême Ali Khamenei, qui prête davantage son oreille aux pragmatiques qu'aux conservateurs radicaux menés par le président. Retour sur les convulsions qui rythment la politique en Iran.

Avant toute chose, il faut souligner que l'arrestation des Britanniques ne fut pas un acte improvisé mais bien synchronisé. Que ces derniers aient franchi peu ou prou la frontière maritime s'est avéré le prétexte par excellence pour que les Gardiens de la révolution puissent répondre à une série d'épisodes exécutés par les Occidentaux, les États-Unis au premier chef, en une semaine et une semaine seulement.

La chaîne des événements a débuté dans l'enceinte des Nations unies lorsque le Conseil de sécurité adopta une résolution raidissant, si l'on ose dire, les sanctions contre l'Iran pour non-observation de ses obligations en tant que signataire du Traité de non-prolifération. Trois jours plus tard, une armada américaine comprenant deux porte-avions amorçait un vaste exercice militaire dans le golfe Persique, soit à trois enjambées du littoral iranien. Ensuite? Le gouvernement américain annonçait des mesures à l'encontre des banques iraniennes. Le tout, on insiste, a été accompli à l'intérieur d'une semaine.

Cette succession d'actes a eu pour conséquence, du côté iranien, la formulation d'une énigme: est-ce que le duo anglo-américain poursuit une politique de tensions de laquelle a été rayé tout recours à la diplomatie? Toujours enclin à fondre la politique dans le jusqu'au-boutisme, le fanatisme, le clan des conservateurs radicaux mené par le président et ses alliés des Gardiens de la révolution a décidé d'en avoir le coeur net à la première occasion. On connaît la suite. Ce sont eux qui ont commencé le feuilleton britannique conclu par les conservateurs pragmatiques, dont la figure la plus connue est Ali Larijani, patron du Conseil suprême de la sécurité nationale placé sous l'autorité du guide Khamenei.

Cette dernière crise a ceci de particulier et d'instructif qu'elle annonce ou met en lumière un tournant: la lutte entre ces clans qui dominent la scène politique iranienne n'est désormais plus sourde. Il est même probable que le combat qui s'amorce ne pourra se solder que par l'élimination d'un des camps en présence. Effectuons un petit retour en arrière.

Ahmadinejad, Larijani et leurs alliés respectifs ont deux points en commun: ils appartiennent à la même génération, celle d'après Khomeyni, et sont nés à la politique lors de la guerre contre l'Irak dans les années 1980. Fidèles aux préceptes du père de la révolution islamique, Ahmadinejad et les siens estiment que l'identité religieuse doit avoir préséance sur l'identité nationale. De fait, s'ils estiment qu'une pause à l'exportation de cette révolution fut nécessaire, elle n'est que temporaire. En clair, il faudra tôt ou tard épauler les frères chiites présents en Afghanistan, dans le nord de l'Arabie saoudite et ailleurs.

Larijani et les siens divergent sur bien des points. Tout d'abord, il faut préciser qu'ils ont pris en considération la fin de la guerre froide. Ils ont surtout intégré le fait suivant: la chute du mur de Berlin a eu pour conséquence de placer l'Iran dans une situation géographique si unique que le pays dispose de tous les atouts pour devenir la puissance régionale par excellence, la nation indispensable de cette région du monde. À condition...

À condition que les excès idéologiques et l'attitude hostile adoptés par les radicaux soient totalement gommés. CQFD: il faut absolument revoir de fond en comble les relations avec les États-Unis. Pour les pragmatiques, la prédominance régionale de l'Iran est conditionnelle à un rapport plus rationnel, moins émotif, avec le Grand Satan et ses proches, comme les Britanniques.

Leur objectif, voire leur ambition première, est de poser une série de gestes pouvant résulter en une réduction des troupes anglo-américaines disséminées au Moyen-Orient. Car leur hypothèse, d'ailleurs très logique, est que la taille actuelle du contingent militaire occidental freine l'émergence de l'Iran en tant que puissance régionale.

Le coup de force conduit par les radicaux contre les marins britanniques a confirmé à quel point les liens avec les pragmatiques étaient tendus. Peut-être qu'il annonce même une nuit des longs couteaux dont il serait présomptueux de prédire l'issue.

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