Le Canada et l'Irak

Le Canada pourrait participer à une intervention militaire en Irak. En confirmant cette possibilité mardi, le premier ministre Jean Chrétien a précisé qu'une participation des forces armées canadiennes devrait nécessairement avoir l'aval des Nations unies. L'accord de l'ONU est en effet essentiel à une éventuelle démarche militaire qui, par ailleurs, suscite déjà de nombreuses interrogations.

La participation de l'armée canadienne en Afghanistan, l'an dernier, a marqué une rupture avec les missions généralement plus pacifiques du Canada à l'étranger. En effet, pour la première fois depuis la guerre de Corée, l'armée de terre a été engagée dans une opération de nature militaire. Cette expérience a soulevé deux questions auxquelles le gouvernement n'a pas encore répondu. D'une part, elle incite à s'interroger sur le rôle des forces armées canadiennes dans un monde où le terrorisme préoccupe particulièrement les capitales du monde occidental. D'autre part, l'expérience en terre afghane pose avec une grande acuité la question des limites de ce choix étant donné l'état assez pitoyable des forces armées. On se souvient que le Canada a dû mettre fin à sa participation militaire en Afghanistan en juillet dernier, le bataillon qui y avait été déployé six mois plus tôt ne pouvant être remplacé, faute de relève.

Lors de la précédente attaque contre Saddam Hussein, en 1991, le Canada disposait de 80 000 soldats. Il n'en a plus que 52 000. Les difficultés de recrutement, dues à des conditions de travail généralement médiocres, sont réelles et s'expliquent en partie par plusieurs réductions successives du budget de la Défense entre 1993 et 1999. Des ajustements récents ont permis de revenir au budget de... 1989.

Le comité sénatorial permanent de la Sécurité nationale et de la Défense estime pour sa part qu'il ne faudrait renouveler aucun des engagements des forces canadiennes à l'étranger et n'accepter aucun déploiement outre mer avant deux ans. L'imposant rapport que le comité a rendu public il y a dix jours conclut qu'une telle trêve représente le seul espoir de refaire les forces d'une armée décimée, affaiblie et appauvrie.

Mais les événements risquent de précipiter, voire de court-circuiter la réflexion. Le premier ministre canadien n'écarte pas la possibilité de se joindre à une coalition, chapeautée par les Américains, qui attaquerait l'Irak. Comme d'autres, il a reçu une «liste» dans laquelle Washington fait l'inventaire des contributions possibles de son allié advenant une guerre en Irak. Il y est question des véhicules de reconnaissance Coyote et du détachement spécial, dont le travail a été très apprécié l'an dernier en Afghanistan. Mais les projets des États-Unis restent vagues. Veulent-ils bombarder le pays jusqu'à ce que le régime de Saddam Hussein tombe? Veulent-ils se contenter de bombardements sporadiques visant à déstabiliser l'ennemi? Comptent-ils plutôt déployer des centaines de milliers de soldats aux frontières de l'Irak?

Jean Chrétien a clairement indiqué qu'une participation du Canada n'aurait lieu que sous la houlette des Nations unies. Fort bien. Le Conseil de sécurité aura en effet à se prononcer sur la suite des événements, à la lumière de l'évolution de la mission des inspecteurs qui se trouvent actuellement en Irak.

Mais la question sera autrement plus complexe si les États-Unis décident d'intervenir sans l'appui des Nations unies. Le premier ministre canadien devra alors manifester une détermination à toute épreuve pour résister aux appels persistants qui se feront entendre au sein de son propre gouvernement afin qu'il s'engage aux côtés des États-Unis. Rien n'obligerait le Canada à suivre son puissant voisin.

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