Prudence ou paranoïa?

Après la diffusion d'un message attribué à Oussama ben Laden et menaçant les alliés des États-Unis de représailles pour avoir bombardé l'Afghanistan, la publication d'une liste de vingt sites canadiens susceptibles d'être l'objet d'une attaque terroriste est venue raviver les craintes des Canadiens. Tant mieux si ces événements incitent les autorités à se tenir en alerte, mais méfions-nous des opérations médiatiques amplifiées qui ne profitent qu'aux défenseurs d'un renforcement des contrôles policiers sur nos vies.

Hier, à la une de deux quotidiens conservateurs du groupe CanWest, The Province et The National Post, on reproduisait une liste de vingt sites dont on prétendait qu'ils avaient été désignés par les services de sécurité des États-Unis comme cibles possibles pour les militants d'al-Qaïda. Parmi ces sites, quelques-uns sont québécois, dont la Place Ville-Marie. Le journaliste ne révélait évidemment pas sa source d'information mais affirmait que cette liste devait être remise aux autorités canadiennes par le secrétaire d'État Colin Powell, en visite au pays hier. Colin Powell a nié l'existence même d'une telle liste, dont il a dit avoir pris connaissance en lisant les journaux.

Canular à saveur idéologique, comme les journaux de la famille Asper les aiment de plus en plus, ou fuite surprenante orchestrée par Washington dans le but de contrer les réticences canadiennes à la campagne antiterroriste américaine, l'effet est le même: les Canadiens, et les Québécois dans une moindre mesure, ont été touchés par l'hypothèse d'une même vague d'attaque d'al-Qaïda chez eux.

Cela étant, si on voulait dresser un inventaire exhaustif des cibles potentielles, ce n'est pas une vingtaine de lieux qui apparaîtrait sur la liste mais des centaines au pays et des milliers à travers le monde. Cet exercice, les autorités l'ont entrepris depuis le 11 septembre 2001. Pourtant, rien ne nous assure que la détermination d'un groupe d'individus fanatiques ne viendrait pas facilement à bout du plus efficace et du plus étanche des systèmes de sécurité du monde. Au cours des derniers mois, des terroristes se sont attaqués à un pétrolier français au Yémen, à une discothèque fréquentée par des touristes à Bali et à des militaires américains isolés au Koweït, sans oublier la prise d'otages par des rebelles tchétchènes à Moscou.

En revanche, on se rappellera que la tempête de poudre blanche qui avait provoqué la panique partout en Occident au lendemain du 11 septembre 2001 n'était pas le fait d'islamistes radicaux mais plus certainement d'Américains détraqués. De même pour l'épisode récent des tireurs fous de Washington, deux paumés pure Amérique en mal de sensations fortes et d'un instant de célébrité...

Hier, dans la même presse militante de la famille Asper, des «experts» triés sur le volet pour leur orientation proaméricaine se prononçaient en faveur d'un resserrement supplémentaire des contrôles aux frontières. L'un d'eux, l'avocat Peter Rekai, auteur d'une étude publiée par le C. D. Howe Institute, proposait que les autorités de l'Immigration canadienne ne perdent jamais de vue ce que deviennent les quatre millions de visiteurs qui entrent au pays chaque année. Une pure folie! Imaginons ce qui nous attendrait, nous Canadiens, à notre arrivée aux frontières de n'importe quel pays dont les ressortissants auraient subi ce genre de traitement chez nous...

Le Canada n'a pas le choix: à cause de la présence à nos frontières de la première puissance mondiale dont la névrose paranoïaque est bien connue, à cause aussi de notre appartenance au monde occidental tant haï par les islamistes radicaux, nous serions inconscients de ne pas mettre en place les mesures préventives que la situation impose. De là à laisser nos propres fanatiques de la sécurité profiter de la situation pour accentuer les contrôles sur la vie d'une majorité de citoyens et de visiteurs étrangers, il y a un pas à ne pas franchir.

jrsansfacon@ledevoir.ca